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9.09.2007

Complainte pour une édition raisonnée de Philip K. Dick (où l'auteur, consternant, apparaît comme le névrosé bibliographique tatillon qu'il est)

J'apprends avec un enthousiasme mêlé de colère par le biais de Chronic'art que les éditions du Cherche-midi sortent en octobre prochain dans leur collection "NéO" (Matrix, anyone?) un roman inédit de Philip K. Dick intitulé Les voix de l'asphalte. Une de ses premières oeuvres, non repertoriée dans la bibliographie de son site officiel et datant de 1953 - de cette époque où vivant mal son statut ingrat de nouvelliste de science-fiction et frustré dans ses ambitions d'écrivain, admirateur qu'il était des oeuvres de Flaubert ou Dostoievski, il tentait de percer dans la littérature mainstream par le biais de romans réalistes. Evidemment, je ne pourrai pas résister à la tentation de me procurer ce roman, ne serait-ce que par curiosité. Mais pourquoi, alors, évoquais-je cette colère et comment expliquer ces sentiments mitigés? Il y a trop longtemps que l'amoureux de l'auteur d'Ubik que je suis refoule ce cri, aussi anecdotique soit-il, et c'est à vous, innocents lecteurs qui n'avez rien demandé, qu'incombera la tâche absurde de recueillir cette impuissante déferlante.

Les amateurs de Philip K. Dick ont tous pu remarquer, eux qui pouvaient être auparavant toisés d'un oeil moqueur par les tenants d'une littérature "exigeante", pour qui Dick n'était bien sûr qu'un auteur de science-fiction, autant que par les sectateurs de la dite SF, pour qui Dick n'était qu'un olibrius excentrique déviant par trop des cadres imposés du genre - trop abscons, trop philosophique, trop rétro -, à mesure que passent les décennies, a fortiori depuis le passage au troisième millénaire et notamment la sortie triomphale du brillant Minority Report de Spielberg en 2002, un engouement de plus en plus populaire se faire autour de leur auteur fétiche. Bien sûr, nos roués éditeurs, à qui on ne la fait pas, profitent de cette vague irréversible de dickianisation du Zeitgeist pour faire leur métier, et donc s'enrichir autant que faire se peut sur la bête Littérature. Ainsi vont les affaires des hommes...

Entre 2001 et 2007, les rééditions et sorties inédites se sont multipliées (la palme revenant sans conteste à la très opportuniste maison Gallimard et sa racoleuse collection "Folio SF", qui exploite ce genre littéraire depuis à peine quelques années avec un zèle de nouveau converti), livrant parfois de bonnes surprises et souvent d'inutiles reprises. Tout cela est bel et bon, direz-vous, si cette politique peut permettre de faire connaître les écrits de Dick à un public toujours plus large. Certes, le fait de pouvoir désormais retrouver des oeuvres telles que Le guérisseur de cathédrales, Glissement de temps sur Mars, La bulle cassée ou Coulez mes larmes, dit le policier disponibles en poche est sans conteste une bonne chose, et concernant ces deux derniers titres, il n'y a rien à redire, la collection 10/18 ayant toujours été très fidèle à l'oeuvre du maître. Certaines éditions, dickiennes par essence, comme Les moutons électriques, allèrent dans une démarche plus justifiée jusqu'à publier un essai sur son oeuvre (Les romans de Philip K. Dick, de Kim Stanley Robinson) et le script inédit qu'avait réalisé Dick pour une adaptation cinématographique de son immortel Ubik. Le cinéma, d'ailleurs, n'est pas en reste : depuis la fin des années 90 et l'introduction réussie des paradigmes narratifs dickiens dans certains films (The Truman Show, ExistenZ, Cube, Matrix, ...), Hollywood s'emballe pour cette poule aux oeufs d'or avec plus (Minority Report, A scanner darkly) ou moins (Paycheck, Next) de succès. Ainsi rend-on un foisonnant hommage, bien que non désintéressé, à ses vertus de conteur.


Amis éditeurs, l'androïde PKD vous salue bien! Attendez un peu le modèle Nexus 6...

Mais le penseur Philip K. Dick, qui s'en soucie? Si l'on exclue la très belle initiative des éditions L'éclat, en 1998, qui avaient compilé quatre conférences parmi les plus intéressantes de l'auteur dans Si ce monde vous déplaît... et autres écrits, la réponse est sans appel : personne! Alors plutôt que de racler les fonds de tiroir, aussi prestigieux soient-ils, peut-être serait-il temps qu'un éditeur français, plus intelligent ou plus réellement épris de cette fibre humaniste derrière laquelle se cachent les grandes enseignes pour faire leur beurre, se propose de mettre à disposition du lectorat français certaines pièces manquant cruellement à la bibliographie francophone du regretté Phil. Qu'attend-on pour simplement réunir toutes ses conférences et essais en un seul volume (ce recueil existe depuis belle lurette sur le sol américain : The shifting realities of Philip K. Dick)? Et qui, un jour, osera s'attaquer à la partie cachée de l'iceberg et enfin donner à lire ce qui occupa les jours et les nuits de cet esprit tourmenté durant les huit dernières années de sa vie? Au lieu de nous gaver, pour noyer le poisson, de compilations hasardeuses de certaines nouvelles parmi les quelques 120 déjà disponibles dans des dizaines d'éditions différentes, parfois dans leur totalité (les recueils établis par Denoël), formant ainsi un labyrinthe bibliographique sans queue ni tête, que ne s'occupe-t-on enfin du Grand Oeuvre dickien, des 8000 pages de l'Exégèse?!

Cette somme qu'est l'Exégèse, entamée en 1974 et restée inachevée, c'est avant tout le journal intime bouillonnant et bordélique d'un philosophe et théologien autodidacte. Le refuge et l'appui d'un homme en proie au doute concernant sa santé mentale, remettant sans cesse en cause la véracité de ses sensations aussi bien que la probité de sa raison. Un immense fourre-tout artistique et ésotérique situé quelque part entre les Cahiers de Paul Valéry et ceux de Simone Weil, les pensées de Pascal et les délires de Swedenborg (non, je ne ferai pas de parallèle avec les TDO du métaprophète, il serait trop flatté, cet âne!). C'est le dialogue abondant et schizophrénique que Philip K. Dick entretint avec Horselover Fat, son alter-ego, mais surtout le résultat de sa cohabitation avec ce qu'il avait lui-même surnommé VALIS (Vast Active Living Intelligence System), cette entité qui depuis sa révélation chrétienne de mars 1974 le submergeait d'images et de messages aussi sybillins et polyglottes que (parfois) divinatoires. Se considérant depuis ce jour fatal comme un catholique romain et l'héritier des visions du prophère Elie - voir la transposition romancée que fit le dessinateur Robert Crumb de son expérience religieuse - Philip Kindred Dick ne cessa de s'interroger sur le phénomène dont il était victime.

A plus d'un titre, l'Exégèse est un fatras confusionnel tel qu'il semblerait pouvoir s'incruster sans peine dans le recueil d'André Blavier sur Les fous littéraires, et nombreux furent (et sont encore) les inconditionnels de Dick qui le renièrent à compter de cette période, le considérant au mieux comme une inconséquente grenouille de bénitier, au pire comme un fou clinique, un illuminé complètement grillé par l'abus de substances chimiques. Pourtant, l'Exégèse est aussi une ambitieuse tentative intellectuelle arrachée au délire mystique de son auteur, qui convoque pour déchirer le voile de Maya et atteindre la vérité autant de systèmes de pensée apparemment contradictoires que la philosophie grecque présocratique, le taoïsme, le gnosticisme des premiers chrétiens et la parapsychologie jungienne. Un ensemble aussi chaotique que riche et passionné qui est surtout ni plus ni moins que le testament de l'auteur. Croyez-vous qu'un de ces sagouins d'éditeurs français prendrait la peine de rendre accessible aux lecteurs, comme ce fut fait il y a plus de quinze ans aux Etats-Unis par Lawrence Sutin, biographe et spécialiste de Dick (In pursuit of Valis : Selections from the Exegesis), ne serait-ce qu'une sélection critique et commentée des passages les plus cohérents et lisibles de ce monstrueux travail? Il est si simple de faire de l'argent sur un fonds existant, déjà traduit et dont la popularité va croissant... Je mets au défi un seul de ces margoulins de me donner tort! Qui aura ce courage? Allons, messieurs... n'y a-t-il personne dans ce panier de crabes dont les exigences se situent un peu au-dessus des mécanismes huilés du commerce? N'y a-t-il pas un homme, parmi tous ces androïdes?!

7.28.2007

Interlude (où l'auteur profite des congés pour refaire la peinture en son antre)

Ces cahiers entament comme vous l'aurez judicieusement noté une phase de métamorphose tâtonnante après une trop longue période d'estivation silencieuse due sans aucun doute au sort subi par mon petit cervelet fragile, tout engourdi par la surchauffe actuelle du jus tièdasse dans lequel il barbotte d'habitude à son aise.

Bref, pour vous aider à patienter en attendant la fin des travaux, je me résouds à republier ici ce que j'avais déjà pu écrire ailleurs sur un roman-monstre qui m'est cher, La maison des feuilles. Cette initiative est d'autant plus superflue, je l'avoue sans vergogne, que vous n'aurez aucune chance de trouver ce livre chez votre épicier préféré : il est en "cours de réimpression" - comprenez que la maison Denoël, détentrice des droits de publication en France, attend patiemment que la demande soit assez conséquente pour se décider à en refaire un tirage, ce qui est malgré tout compréhensible quand on connait le casse-tête éditorial dont il est question ici...* Cependant, les bibliothèques ne sont pas faites pour les chiens, et vous pourrez toujours, si le coeur vous en dit après lecture de mon humble avis (TM), vous y rendre pour juger par vous-même! Et puis après tout, si vous avez une confiance aveugle en moi, ou tout simplement de l'argent à dépenser, vous pouvez toujours contacter Denoël pour leur faire comprendre que vos 30 euros les attendent...

Addenda du 05/08
: D'après les informations glanées ici sur le très recommandable blog de g@rp, La maison des feuilles renaîtra à nouveau de ses cendres pour la sortie du second roman de Danielewski (voir infra - ce billet ressemble de plus en plus dans sa forme au livre qui en est le sujet... Contagion?). L'occasion ou jamais de vous le procurer! Reste ce grand point d'interrogation : la réédition sera-t-elle expurgée des coquilles de la VF originelle? Suspense, quand tu nous tiens.

La maison des feuilles s'ouvre sur une mise en garde : "Ceci n'est pas pour vous." Ce n'est pas tant une postulation élitiste qu'une sorte de couverture de l'auteur : "Si ce livre ne vous plaît pas, n'allez pas dire que vous n'étiez pas prévenu!" Et cet avertissement n'est pas tout à fait gratuit, car effectivement, ce livre ne s'offre pas à tout le monde. C'est un labyrinthe sur les labyrinthes, une bâtisse qu'il faut pouvoir défier, au risque de se perdre dans son épais feuillage. Dédale narratif, sémantique et typographique, La maison des feuilles met tout en oeuvre pour égarer son visiteur. D'abord publié sur internet (sans ses annexes), cet (hyper)texte a mis plus de dix ans à se tisser dans le cerveau de son créateur. Ce n'est peut-être que le premier roman de Danielewski, mais c'est sans conteste un chef-d'oeuvre.

Cette maison, c'est d'abord celle de Zampanò, un vieil aveugle solitaire et secret, entouré de ses seuls chats, que l'on retrouve mort chez lui, dans un appartement tapissé de centaines de pages griffonnées et noircies en tous sens, et dont une malle contient un manuscrit sibyllin. Cet étrange héritage, c'est Johnny Errand, un jeune tatoueur paumé de Santa Monica, hypersensible mais peu cultivé (son nom en V.O., "Truant" qualifie quelqu'un qui fait l'école buissonnière), qui va en assumer le poids. Epris d'une respectueuse fascination pour ce vieillard qui était son voisin, il décide de mettre en ordre son travail, essai austère, quasi-universitaire, et incroyablement érudit, tout en continuant en parallèle sa vie dissolue et ses errances sentimentales, lui qui souffre d'un amour inassouvi pour une strip-teaseuse surnommée "Pan-Pan". Puis surviennent les cauchemars.

Car ce dont parle l'ouvrage du vieux Zampanò, qui constitue le corps central de La maison des feuilles, c'est d'un légendaire film documentaire, le Navidson Record, dont l'existence même n'est pas attestée, et qui a(urait) pour sujet principal une autre maison, très ancienne, celle d'Ash Tree Lane (Virginie), où s'installent Will Navidson et sa petite famille. Tout semble commencer comme dans un téléfilm M6 : Will Navidson (Navy pour les intimes), photo-reporter dont l'une des prises de vues a été couronnée par le prestigieux prix Pulitzer, décide de prendre, pour leur installation dans la vieille bâtisse campagnarde, une année sabbatique auprès de sa femme Karen, une ex-mannequin magnifique et leurs deux enfants modèles, Chad et Daisy. Et d'immortaliser sur pellicule, par la même occasion, cette parenthèse bénie dans leur vie mouvementée.

Malheureusement, ce joli rêve de tranquillité se fissure quelque peu lorsque Navy découvre un jour, en rentrant de voyage, qu'il y a un nouveau placard -vide et obscur- dans la chambre des enfants et réalise, en prenant des mesures, que sa maison est d'un quart de pouce exactement plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Alors, pour le lecteur comme pour ses habitants, la demeure de Ash Tree Lane semble soudain surgir d'un roman de Stephen King ou un dessin d'Escher, prendre vie, devenir une aberration terrifiante, quelque chose qui ne devrait pas exister.

L'histoire du Navidson Record devient au fil du récit une machine folle, à laquelle répond en écho, depuis ses notes de bas de pages de plus en plus envahissantes, l'histoire de Johnny, qui se penche sur le passé de Zampanò et sur son propre passif familial enfoui et terriblement douloureux. Et peu importe, à ce moment, que le reportage soit inexistant, tout comme nombre des références bibliographiques données par le vieil aveugle. Peu importe d'ailleurs qu'un vieil aveugle fasse un travail critique sur un film (allant jusqu'à donner son point de "vue" sur certains cadrages), puisqu'il n'a sans doute jamais été tourné...

Seule importe la maison, dont l'impossible réalité devient bien tangible, tout comme se matérialisent dans la vie de Johnny les conséquences nocives de son étude prolongée et monomaniaque du manuscrit chargé de ratures et de sens de son étrange voisin défunt. Partout la noirceur fait tâche d'huile et s'étend, et ce lacis d'histoires devient un vortex, une spirale dont les multiples branches (récit de Zampanò, notes-récit de Johnny, notes correctives des Editeurs -et ici, du traducteur, qui prend part au jeu-, interventions de Tom, frère de Navy, interviews de différents protagonistes ou spécialistes par Karen, après les événements, etc.) mènent toutes au coeur du mystère, dans un immense trou noir insondable et froid comme une tombe, pétrifiant de terreur. Et nul ne peut assurer qu'au coeur des ténèbres ne se cache pas le minotaure. La maison des feuilles, c'est l'équivalent littéraire du Projet Blair Witch, le génie en plus.

Mark Z. Danielewski himself

C'est aussi un hommage aux maîtres de Danielewski : Burroughs (pour le "cut-up" et les jeux formels)**, Jorge Luis Borges (modèle plus ou moins évident de Zampanò), Edgar Allan Poe (La chute de la maison Usher), mais aussi bien toute la littérature gothique européenne, Stephen King ou Heidegger. Parfois, Danielewski/Zampanò peut agacer, par son côté intello new-yorkais qui cite Deleuze ou Derrida et fait d'impressionnants name-dropping de photographes, documentaristes, architectes, etc. Pourtant, c'est cet académisme de pacotille qui est aussi raillé par le mécanisme même du récit (notes de bas de pages qui en avalent d'autres jusqu'à l'inexorable vertige...) et en premier lieu par Danielewski/Johnny, qui a toujours le dernier mot et constitue, malgré les apparences, le coeur même de ce livre, et son sujet le plus intéressant, le plus réussi aussi.

Roman expérimental mais jouissif, ardu mais plus trépidant qu'aucun Tom Clancy, méta-livre qui s'auto-génère, La maison des feuilles est une oeuvre maline et malade, qui transporte et transforme quiconque est assez courageux pour y plonger. Il est impossible de sortir indemne de cette lecture, sans que sa noirceur intense, sa tristesse profonde ne vous ait envahi, sans que Johnny ne vous ait changé à tout jamais, comme lui-même a été changé par les mystères de Ash Tree Lane. C'est tout aussi impossible que cette foutue maison, ne cherchez pas. Ceci n'est pas pour vous.

La maison des feuilles (House of leaves), Mark Z. Danielewski, Denoël, "Denoël et d'ailleurs", 2002, traduction de Christophe Claro. ***

Côté "actualité" (comme on dit sur les plateaux de promo) : le second roman de Danielewski, Only Revolutions, devrait sortir fin août en France sous le titre O Révolutions. Nouvelle tentative uber-oulipesque de ce fou furieux : narrer dans un road movie littéraire en forme de poème lyrique l'histoire de deux inséparables éternels adolescents (éternels au sens propre...) en quête d'aventures : Sam et Hailey. La particularité formelle étant cette fois-ci que le roman se lit indifféremment de chaque côté (oui, vous avez bien lu...) suivant que l'on désire suivre le point de vue et monologue de l'un ou de l'autre de ces personnages qui sillonnent l'Amérique et ses mythes de part en part durant deux cents ans (1863-2063). Oeuvre-limite, juchée à la frontière de l'incompréhensible et de l'art pour l'art et inspirée des défis les plus hermétiques de Joyce et Beckett. Le bébé est-il viable quand même? Réponse dans quelques semaines...

Addenda du 05/08
: 16 pages extraites de la traduction française de Claro (voir infra) sont d'ores et déjà consultables au format PDF sur le site de Denöel. Pour ceux que cet échantillon allécherait autant que votre serviteur, rappelons que le roman paraît le 23 août prochain.

* : Merci à l'indispensable NoThanks pour ces précieuses informations. ;)
** : Deux exemples visuels qui valent plus que tous les discours :




*** : Claro, passeur émérite de ce pavé labyrinthique est un ambitieux forçat de la traduction, passionné par la "nouvelle fiction" américaine, et on lui doit aussi les versions françaises du Courtier en tabac de John Barth ou La famille royale de William T. Vollmann. Depuis quelques années, il codirige avec bonheur la pynchonienne collection "Lot 49" au Cherche Midi, et a ainsi permis de faire connaître nombre d'auteurs américains contemporains : Richard Powers, Ben Marcus (Le silence selon Jane Dark) ou Brian Evenson (Inversion). Il planche actuellement en parallèle sur deux travaux de traduction des plus complexes : Only Revolutions et un autre gros morceau de la rentrée littéraire, Central Europe de William T. Vollmann. Il est aussi romancier et bloggueur. Je pense que ses journées comptent 24 heures de plus que les miennes...

6.14.2007

Coup double (où l'auteur n'en finit plus de s'émerveiller)


Décidément, c'est la saison des miracles éditoriaux, puisque deux mythiques pavés tombés en silence dans les terrifiantes oubliettes des "ouvrages épuisés" viennent d'en ressortir! Belle résurgence : c'est la nuit des morts-vivants sur les étals! Même si, évidemment, dans un des deux cas, l'oubli de réimpression était on ne peut plus volontaire...

Oui, parce que bon, Lucien Rebatet n'est pas vraiment un auteur facile à vendre. N'est pas Beigbeder qui veut! Rebatet n'est pas djeunz, Rebatet n'est pas cool, Rebatet n'est pas frais, puisqu'il est mort il y a déjà belle lurette, laissant derrière lui pas mal d'ouvrages estimés certes, mais surtout, principalement même, une odeur de soufre méphitique absolument insupportable aux petits mufles contemporains. Et puis une fragrance de ce genre, vous pouvez bien essayer Air Wick, Brise Touche Fraîche ou toute une "canisse" d'Odor Destroyer, rien n'y fera! Quand on a collaboré dans la joie et l'allégresse avec l'occupant allemand et signé Les Décombres, Mémoires d'un fasciste, on schlingue un petit bout de temps, mais ce n'est pas vraiment une odeur de sainteté! Alors oui, même le plus fameux roman du sieur Lulu, Les deux étendards, n'était plus réédité depuis 1971. Voilà qu'une injustice est réparée depuis quelques semaines, Gallimard ayant ressorti de ses cartons aux douteux remugles ledit roman. Seulement voilà, comme toute bonne volonté a ses limites, l'éditeur nous sort ce pavé en un seul volume de 1200 pages, refourguées au modeste tarif de... 50€! Si ça ce n'est pas une mesure prophylactique visant à isoler cette vénéneuse lecture de la plèbe (infiniment influençable, comme on sait) par un opportun cordon sanito-pécuniaire, je ne sais pas ce que c'est! Saluons tout de même ce courageux exploit, en espérant que l'honorable maison ne s'arrête pas en si bon chemin : il reste toujours Les Décombres à ressusciter! Allez, Antoine, encore un effort pour être anti-républicain!

L'autre cas observé de résurrection éditoriale, s'il n'est pas aussi surprenant, n'en reste pas moins épatant : Le Seuil a décidé de réimprimer l'oeuvre "culte" de Thomas Pynchon, pape invisible de la "nouvelle fiction" américaine, L'arc-en-ciel de la gravité. Ce roman-là était également indisponible depuis une bonne dizaine d'années. Là encore, le cadeau se paie : 30€, mais si l'oeuvre est à la hauteur de sa folle réputation, ça les vaut bien... Car bien sûr, pour être tout à fait franc, il va de soi que ces deux sommes étant épuisées depuis des lustres, je n'ai lu ni l'une ni l'autre. Mais leur aura les précède, et nombre d'amateurs aux goûts sûrs les recommandant avec force, il serait malvenu de ma part de ne pas saluer leur retour en librairie et de ne pas t'enjoindre, comme je vais le faire, cher lecteur, à mettre la main à la poche pour en faire l'acquisition. Parce que bon, comme toute industrie, celle du livre n'est attentive qu'au porte-feuille. Il y a donc fort à parier que si ces deux ouvrages se vendent suffisamment bien, nous ayons droit prochainement à d'autres prodiges éditoriaux. Je vous le disais bien: les miracles ne cessent jamais!

5.30.2007

A year without a summer

Eté 1816. Près de Cologny, sur les bords du lac Léman, Lord Byron est en exil : il fuit le scandale que la relation incestueuse avec sa demi-sœur Augusta Leigh a provoqué au sein de la bonne société anglaise, la débâcle d’un mariage catastrophique qui l’a poussé dans l’alcool et une violente dépression ainsi que la naissance récente de sa fille Ada. Accompagné de son médecin personnel, John William Polidori, qui veille sur son rétablissement nerveux, il a loué la luxueuse villa Diodati, vieille bâtisse du XVIIème siècle qui a vu passé entre ses murs l’illustre John Milton, proche ami du premier propriétaire des lieux. Seulement voilà, ce n’est pas le moment idéal pour prendre des vacances, pas plus en Suisse qu’ailleurs.

Partout en Europe comme aux Etats-Unis, un froid durable et des intempéries incessantes s’abattent : gel, tempêtes, orages et inondations sont le lot commun de tous en cette période que l’histoire retiendra sous le nom d’année sans été. Une grande majorité des récoltes sont fichues, des bêtes meurent, puis les hommes affamés aussi. Il en décède deux fois plus qu’en une année habituelle. La Suisse n’est pas épargnée, bien au contraire, au point que le gouvernement déclare l’état d’urgence concernant la famine nationale.

Pourtant, trois visiteurs anglais sont venus depuis mai tenir compagnie à Lord Byron et son médecin dans leur retraite helvète. Tous ont de bonnes raisons d’être là : le poète Percy Bysshe Shelley et sa compagne Mary Godwin mènent depuis deux ans une vie des plus dissolues, fuyant partout sur le continent le courroux du père de Mary, pourtant philosophe radical, qui accepte mal cette union libre pour laquelle Shelley a abandonné son épouse et ses deux enfants. Mary, qui ne deviendra Mme Shelley qu’à l’hiver suivant, est elle aussi dans un état psychologique pitoyable : elle a perdu un an auparavant leur première fille, née prématurée, et craint pour la santé de William, leur nouveau-né, Percy se montrant incapable de lui offrir la sécurité d’un foyer familial stable. Tous deux ont été entraînés ici sur l’invitation pressante de Claire Clairmont, demi-sœur de Mary qui, suite à une courte aventure avec Lord Byron quelques mois auparavant, est devenue folle de lui et le harcèle de lettres débordantes de passion. Elle vient là dans le secret espoir de faire changer d’avis le poète que ces effusions délirantes ont fait détaler : elle sait sans doute déjà qu’elle porte aussi son enfant. Le couple Shelley a loué la maison Chapuis à Montalègre, pas très loin de la villa Diodati. Ils resteront en Suisse tout l’été.

Le décor est planté, les protagonistes introduits. Aucun d’eux ne se doute alors que ce qui va se dérouler en ces lieux durant ces turbulentes semaines aura une influence retentissante sur la littérature mondiale. Tous sauf la femme énamourée qui les a réunis dans cette villa vont y prendre part activement.

La petite bicoque louée par Lord Byron. Bolloré peut aller se cacher...


Souvent cloîtré de force en ces pénates à cause du froid et des intempéries, le petit groupe tue le temps en discussions animées, consommation effrénée de laudanum et lectures collégiales. On se lit au coin du feu des histoires pour se faire peur, et notamment la récente traduction française d’un recueil de contes fantastiques allemand, Fantasmagoriana. L’auteur du fabuleux roman gothique Le moine, Matthew G. Lewis, passe même saluer les illustres vacanciers et leur livre enthousiasmé, en traduisant au débotté, des passages entiers du premier Faust de Goethe, avec qui il a eu le plaisir de faire connaissance quelques années auparavant.

Puis un soir, le 16 juin 1816, alors qu’ils sont bloqués depuis trois jours à l’intérieur de la villa Diodati par d’incessantes averses, Lord Byron lance un défi à ses amis : chacun devra écrire une "histoire de fantômes", le vainqueur étant celui dont le récit sera le plus effrayant. Shelley, peu doué pour la prose, abandonnera très vite. Byron n’écrira lui-même qu’un fragment de conte sur la légende des vampires, dont il avait entendu parler lors de son séjour dans les Balkans, fragment qu’il recueillera ensuite dans son poème Mazeppa. Les seules réelles contributions viendront de ceux dont on aurait attendu le moins : Mary et le docteur Polidori, deux écrivains amateurs. A eux deux, et par la grâce alchimique d’un hasard qui avait réuni en un lieu et un temps à nul autre pareils ces personnalités atypiques, ils vont engendrer trois des figures les plus illustres de la culture populaire moderne : le vampire, le savant fou et la créature de Frankenstein.

John Polidori, reprendra là où s’est arrêté Lord Byron, et publiera en 1821 son propre conte fantastique, The Vampyre, qui, suite à un malentendu, sera un temps attribué à Byron lui-même, mais connaîtra un retentissant succès et la progéniture que l’on sait. Cependant, Mary, elle, en cet été pluvieux, cherche encore désespérément un sujet de conte. Une nuit, Byron et Shelley, tous deux férus de science, devisent longuement des expériences récentes en biologie : les recherches du docteur Darwin, le galvanisme, l’électricité, la transmission du principe vital… Mary les écoute religieusement et n’en perd pas une miette. Au petit matin, la conversation entre les deux poètes s’achève et le couple Shelley part se coucher. Mary tarde à trouver le sommeil tant elle est obsédée par les visions pétrifiantes qui l’assaillent :

"Je vis, les yeux fermés, mais avec une forte acuité mentale, je vis le pâle apprenti en sciences interdites s’agenouiller aux côtés de la créature qu’il avait assemblée. Je vis, étendue de tout son long, cette créature humaine hideuse née d’un fantasme donner signe de vie sous l’action de quelque machinerie puissante, puis s’animer d’un semblant de vie en un mouvement maladroit. Cela était naturellement terrifiant car les tentatives de l’homme pour singer la démarche prodigieuse du Créateur du monde ne peuvent que causer une horreur suprême." *

"...the hideous phantasm of a man..."


Elle commence dès le lendemain à rédiger son histoire, mais Percy Shelley, pressentant certainement le potentiel d’un tel sujet, lui conseille de ne pas s’arrêter à sa visée initiale de simple conte et de développer son idée dans une mesure plus ambitieuse et appropriée afin d’écrire une véritable œuvre littéraire. Moins de deux ans plus tard, elle fera paraître, sans nom d’auteur, une première édition de Frankenstein ou le Prométhée moderne. La science-fiction est née!

Car contrairement à ce que l’époque et le décor dans lesquels se déroule l’intrigue de ce roman pourraient laisser penser, il ne s’agit pas d’un roman gothique, et moins encore d’un roman fantastique.** Pour la première fois, une histoire imaginaire prend pour postulat de départ une avancée supposée des sciences modernes. Qui plus est, de la thématique prométhéenne du savant fou à celle du progrès comme source potentielle de danger et de souffrances, tous les grands sujets du genre à naître sont déjà réunis en ce chef d’œuvre. D’ailleurs pour se convaincre de la nature véritable du roman, et de son rôle déterminant de pionnier, il suffit de relire les lignes inaugurales de la préface que Percy Bysshe Shelley avait rédigé, au nom de son épouse, pour l’édition originelle de Frankenstein :

"Le Dr Darwin et quelques physiologistes allemands ont donné à entendre que le fait sur lequel se fonde cette fiction ne relève nullement de l’impossible. Qu’on n’aille pas imaginer que j’accorde une foi aveugle à une telle hypothèse ; néanmoins, je n’ai pas eu le sentiment, en m’en inspirant pour mon récit, de tisser une toile de terreurs purement surnaturelles. L’événement qui se trouve à l’origine de mon histoire ne présente pas les inconvénients inhérents aux simples récits de fantômes et de merveilleux. Il s’est imposé à moi par la nouveauté des situations qu’il autorise, et bien que constituant une impossibilité sur le plan physique, il permet à l’imagination de cerner les passions humaines de manière plus complète et plus riche qu’un enchaînement de faits réels." ***

Voilà la première profession de foi d’un auteur de science-fiction, assumant pleinement les conséquences de la singularité de son récit et créant par là même le contrat de lecture qui sera désormais, à peu de choses près, invariablement celui de toute la littérature d'anticipation.

Bien des ouvrages ont été écrits au sujet de la genèse de Frankenstein et du séjour en Suisse des Shelley en compagnie de Byron. D’importants essais, mais aussi, tant les circonstances profondément romanesques de cette histoire s’y prêtent, pléthore de fictions. Emmanuel Carrère, notamment, a écrit un roman librement inspiré des faits historiques ayant pris place cet été 1816 dans la villa Diodati, Bravoure. Un auteur argentin, Federico Andahazi, a publié quant à lui sur ce sujet un court roman fantastique intitulé La villa des mystères. Enfin Tim Powers, romancier américain, a tiré de cette étonnante aventure littéraire la base de son incroyable gonzo épico-historique, Le poids de son regard, dont Byron, Shelley et Keats sont quelques-uns des plus éminents protagonistes. Mais le mythe est encore fécond. Cet été-là, si la terre resta désespérément sèche, une graine des plus fertiles et vivaces fut planté au cœur de la littérature de genre, qui nourrira et ravira encore longtemps tous les amateurs d’imaginaire.

A venir, l'épisode 2 de nos aventures en terres science-fictives : une brève histoire du mouvement luddite. Stay tuned!

* : Frankenstein ou le Prométhée moderne, préface de 1831, traduction de Paul Couturiau.
** : Les producteurs de l'âge d'or d'Hollywood ne s'y trompèrent pas, eux qui eurent la géniale intuition visuelle d'apposer des boulons sur les tempes de la sinistre créature!
*** : idem, préface de 1817, même traduction.

4.14.2007

Requiescat In Pace

I'm back in black! Back après 3 jours privé d'internet, mais in black parce qu'un deuil m'est tombé sur le coin de la gueule entre-temps. Un vieil athée têtu (comme tous les athées) vient d'avoir la chance de découvrir s'il avait raison de l'être : Kurt Vonnegut, romancier et satiriste américain, est mort le 11 avril dernier à 84 ans des suites d'un trauma crânien. L'occasion ou jamais pour moi de recommander ici la leture de ces classiques de la fiction américaine que sont Abattoir 5 et Le berceau du chat. Le modèle littéraire de Vonnegut était Mark Twain, et il partageait avec lui des idées qui, si elles ne sont pas les miennes, ont toujours été des idées dures à défendre sur le sol américain, où l'athéisme et le pacifisme forcenés ne vont pas très bien avec la star spangled banner.



Il est vrai que les expériences personnelles de Vonnegut ne durent pas l'aider beaucoup à changer ses convictions : quand on vit de l'intérieur l'ignoble bombardement que les Alliés infligèrent à Dresde le 13 février 1945 (sujet de départ d'Abattoir 5), on en sort sans doute pas grandi sur le plan du patriotisme... Fidèle à ses postures et constant dans son combat, le vieux Vonnegut publia il y a quelques années un pamphlet à charge contre l'administration Bush en particulier et les gouvernements américains récents en général, Un homme sans patrie, livre engagé mais tout de même loin des couillonneries accablantes d'un Michael Moore. Bref, pour ceux qui n'ont encore jamais goûté à son humour noir, c'est le moment de s'y mettre, et ce d'autant plus que Kurt est parti sur une dernière note d'ironie : Indianapolis, sa ville natale, venait de proclamer 2007 année Vonnegut. C'est réussi!

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