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9.25.2007

Bernanos contre les robots (où l'auteur, que son écran révulse, se range parmi les néo-luddites)

Je laisse soin au bon Maître Georges de faire ce qu'il sut faire de mieux, outre propager la Grâce, à savoir vitupérer l'époque, comme disait l'autre. Certes, désormais que la Machine a vaincu pour de bon, il nous reste au moins cet amer plaisir-là... La seule maigre consolation, c'est de se dire qu'en plus de soixante ans, les imbéciles n'ont pas changé d'un pouce!

"L'invasion de la Machinerie a pris cette société de surprise, elle s'est comme effondrée brusquement sous son poids, d'une manière surprenante. C'est qu'elle n'avait jamais prévu l'invasion de la Machine; l'invasion de la machine était pour elle un phénomène nouveau. Le monde n'avait guère connu jusqu'alors que des instruments, des outils, plus ou moins perfectionnés sans doute, mais qui étaient comme le prolongement des membres. La première vraie machine, le premier robot, fut cette machine à tisser le coton qui commença de fonctionner en Angleterre aux environs de 1760. Les ouvriers anglais la démolirent, et quelques années plus tard les tisserands de Lyon firent subir le même sort à d'autres semblables machines. Lorsque nous étions jeunes, nos pions s'efforçaient de nous faire rire de ces naïfs ennemis du progrès. Je ne suis pas loin de croire, pour ma part, qu'ils obéissaient à l'instinct divinatoire des femmes et des enfants. Oh! sans doute, je sais que plus d'un lecteur accueillera en souriant un tel aveu. Que voulez-vous? C'est très embêtant de réfléchir sur certains problèmes qu'on a pris l'habitude de croire résolus. On trouverait préférable de me classer tout de suite parmi les maniaques qui protestaient jadis, au nom du pittoresque, contre la disparition du fameux ruisseau boueux de la rue du Bac... Or, je ne suis nullement « passéiste », je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l'Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j'aime profondément le passé, mais parce qu'il me permet de mieux comprendre le présent - de mieux le comprendre, c'est-à-dire de mieux l'aimer, de l'aimer plus utilement, de l'aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l'Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d'une compassion fraternelle. Bref, j'aime le passé précisément pour ne pas être un « passéiste ». Je défie qu'on trouve dans mes livres aucune de ces écoeurantes mièvreries sentimentales dont sont prodigues les dévots du « Bon Vieux Temps ». Cette expression de Bon Vieux Temps est d'ailleurs une expression anglaise, elle répond parfaitement à une certaine niaiserie de ces insulaires qui s'attendrissent sur n'importe quelle relique comme une poule couve indifféremment un oeuf de poule, de dinde, de cane ou de casoar, à seule fin d'apaiser une certaine démangeaison qu'elle ressent dans le fondement. Je n'ai jamais pensé que la question de la Machinerie fût un simple épisode de la querelle des Anciens et des Modernes. Entre le Français du XVIIème et un Athénien de l'époque de Périclès, ou un Romain du temps d'Auguste, il y a mille traits communs, au lieu que la Machinerie nous prépare un type d'hommes... Mais à quoi bon vous dire quel type d'hommes elle prépare. Imbéciles! n'êtes-vous pas les fils ou les petits-fils d'autres imbéciles qui, au temps de ma jeunesse, face à ce colossal bazar que fut la prétendue Exposition universelle de 1900, s'attendrissaient sur la noble émulation des concurrences commerciales, sur les luttes pacifiques de l'Industrie... A quoi bon, puisque l'expérience de 1914 ne vous a pas suffi? Celle de 1940 ne vous servira d'ailleurs pas davantage. Oh! ce n'est pas pour vous, non ce n'est pas pour vous que je parle! Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : « Aller plus vite, par n'importe quel moyen. » Aller vite? Mais aller où? Comme cela vous importe peu, imbéciles! Dans le moment même où vous lisez ces deux mots : aller vite, j'ai beau vous traiter d'imbéciles, vous ne me suivez plus. Déjà votre regard vacille, prend l'expression vague et têtue de l'enfant vicieux pressé de retourner à sa rêverie solitaire... « Le café au lait à Paris, l'apéritif à Chandernagor et le dîner à San Francisco », vous vous rendez compte!... Oh! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l'orbite, chiens que vous êtes! La paix venue, vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. « Paris-Marseille en un quart d'heure, c'est formidable! » Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l'éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles? Hélas! c'est vous que vous fuyez, vous-mêmes - chacun de vous se fuit soi-même, comme s'il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau... On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas! la liberté n'est pourtant qu'en vous, imbéciles!"

Georges Bernanos, La France contre les robots (1944).

Tout était dit, non?

(Crédit image : Georges Bernanos vu par l'excellent Stephen Alcorn, 1987)

9.22.2007

Rentrée II : Une piste de réflexion

Je livre à ton analyse, sagace lecteur, une divine "scolie" - selon ses termes - du "Réactionnaire authentique", indépassable modèle du genre, l'homme aux 30 000 livres, le Colombien Nicolás Gómez Dávila. Le tranchant affilé de sa sévère lucidité puisse-t-il donner le coup de grâce à notre absurde régime littéraire, rendu véritablement pornographique à force d'obscènes surenchères faites dans le vide. Chaque automne, rituellement, croire rendre hommage à la littérature avec un tel simulacre nauséabond! Comme si la quantité de papier déversée, sans cesse croissante, valait gage de richesse culturelle, comme si ce tribut insensé était une absolution nécessaire, un incontournable devoir à remplir. Certes, leur mauvaise conscience les ronge, mais qui pensent-ils donc tromper?

"La littérature ne périt pas parce que personne n'écrit, mais quand tout le monde écrit."

Il n'y a pas d'autre vérité.

9.12.2007

Sur la poésie (où l'auteur éreinté laisse deux maîtres exprimer leur point de vue qui est aussi le sien)

A ceux qui pensent que l'esprit poétique n'est pas un absolu, mais peut se concevoir comme une sensibilité expérimentable "par interim", j'offre en guise de mise en garde ces deux réflexions définitives et complémentaires. Il n'y a pas de demi-mesure de la Poésie, car c'est une éternelle présence, et les âmes qui en sont marquées le sont à perpétuité. En ce domaine comme en bien d'autres, n'oubliez pas mes frères que Dieu vomit les tièdes!

"Quant à ceux qui de la Poésie ne sentent bien fortement ni la présence ni l'absence, elle n'est, sans doute, pour eux que chose abstraite et mystérieusement admise : chose aussi vaine que l'on veut, - quoiqu'une tradition qu'il est convenable de respecter attache à cette entité une de ces valeurs indéterminées, comme il en flotte quelques-unes dans l'esprit public. La considération que l'on accorde à un titre de noblesse dans une nation démocratique peut ici servir d'exemple.

J'estime de l'essence de la Poésie qu'elle soit, selon les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d'importance infinie : ce qui l'assimile à Dieu même."

Paul Valéry, Variété III.


ETRE POETE A SES HEURES

Je vous mets au défi de trouver un Bourgeois qui ne soit pas poète à ses heures. Il le sont tous, sans exception. Le Bourgeois qui ne serait pas poète à ses heures serait indigne de la confrérie et devrait être renvoyé ignominieusement aux artistes, à ces espèces d'esclaves qui sont poètes aux heures des autres.

Par exemple, il est un peu difficile de comprendre et d'expliquer ce que peut bien être cette poésie aux heures du Bourgeois. Supposer un instant que cet huissier se repose des fatigues de son ministère en taquinant la muse, qu'il se console du trop petit nombre de ses exploits en exécutant des cantates ou des élégies, serait évidemment se moquer de ce qui mérite le respect. Ce serait, si j'ose dire, une idée basse.

Le Bourgeois n'est pas un imbécile, ni un voyou, et on sait que les vrais poètes, ceux qui ne sont que cela et qui le sont à toutes les heures, doivent être qualifiés ainsi. Lui est poète en la manière qui convient à un homme sérieux, c'est-à-dire quand il lui plaît, comme il lui plaît, et sans y tenir le moins du monde. Il n'a même pas besoin d'y toucher. Il y a des domestiques pour ça. Inutile de lire, ni d'avoir lu, ni seulement d'être informé de quoi que ce soit. Il suffit à cet homme de s'exhaler. L'immensité de son âme fait craquer l'azur.

Mais il y a des heures pour ça, des heures qui sont siennes, celle de la digestion, entre autres. Quand sonne l'heure des affaires, qui est l'heure grave, les couillonnades sont immédiatement congédiées.
- Etre poète à ses heures, rien qu'à ses heures, voilà le secret de la grandeur des nations, me disait, dans mon enfance, un bourgeois de la grande époque.

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs, première série.

9.07.2007

La survie de Drieu (où l'auteur, sentant les conflits sociaux pointer le bout de leur nez, fait la grève des parenthèses)

Lecteur éventuel de ces pages trop délaissées par l'anarque le plus paresseux qui se puisse trouver à l'ouest d'Eden, je tiens à te faire partager, nonobstant ma flemme, une trouvaille de librairie aussi fraîche (rentrée littéraire oblige) qu'inédite sur laquelle je me suis rué aujourd'hui : le Drieu de l'argentine Victoria Ocampo édité par Bartillat.

Témoignage rare sur l'homme couvert de femmes - qu'évoquait il y a peu Lapinos dans son blog - rendu par "la plus belle vache de la pampa", Drieu dixit, qui fut sa complice intellectuelle et muse intérimaire pendant quinze ans. Un document qui permet, si c'était nécessaire, d'offrir une rédemption définitive à celui que certains esprits bas de plafond rangent encore avec une rapidité qui confine à l'indigence réflexe dans la catégorie rédhibitoire des vilains fascistes (mais procèdent-ils jamais autrement?). Nabe a cent fois raison sur ce point : tout homme un peu lucide ne peut qu'admettre que Drieu n'est vraiment pas à la hauteur de la basse réputation de félon qu'on lui a taillée, très loin de la fière salauderie de Rebatet ou Brasillach. Ce costume pouvait d'ailleurs si peu lui convenir qu'il préféra s'y soustraire d'une balle dans la tête lorsque l'ignoble "comité d'épuration" des écrivains décida qu'il était l'heure pour lui de l'endosser. Il n'était qu'un romantique éperdu, feu follet presque femmelin et un rien geignard, quêtant infatiguablement mais en vain l'Espoir partout où il croyait pouvoir le saisir. Après le nazisme, ce furent les Vedas - dans un cas comme dans l'autre, il n'échappait pas à la férule de la svastika! Et de tout temps, les femmes, comme une fuite.

Mais Victoria Ocampo n'était pas une amante comme les autres, pas une de ses conquêtes méprisables habituelles. Un esprit lettré au "génie cordial", écrivain, traductrice de Camus et Faulkner en espagnol et fondatrice de la revue SUR. Une femme enfin avec laquelle la soif sexuelle était moins importante que l'émulation intellectuelle qu'il pouvait trouver dans leurs discussions, par-delà de constantes divergences de vue politiques, au point de lui confier par écrit : "Mon amie, chérie, laisse-moi t'aimer avec mon coeur qui est moins fou que mon cul". Le récit des orageuses relations sentimentales puis amicales qu'elle entretint avec lui vaut le détour pour qui s'intéresse à un Drieu la Rochelle intime. A ce titre sont d'ailleurs recueillies en fin de volume quelques-unes des lettres déroutantes, erratiques, passionnées et goguenardes qu'il ne cessa de lui faire parvenir au fil des ans. C'est l'histoire inachevée de deux âmes fébriles rassemblées par un même désarroi au coeur de la tempête , dans le nexus troublé de ce "temps déraisonnable" (1929-1945, deux dates tombales s'il en est).

Le Gilles de Watteau que l'ami Pierrot considérait comme son portrait

Histoire de faire d'un Pierre deux coups, et de donner peut-être envie à ceux qui ne l'auraient pas lu de se jeter séance tenante dans son oeuvre, je termine cette petite bafouille par un extrait brillant de la préface que Drieu signa pour la réédition non-censurée de son Gilles, et où éclate à nouveau la réalité de cette lutte nonchalante finalement perdue qu'il ne cessa de mener, sa vie durant, contre le Doute.

"Je crois que mes romans sont des romans; les critiques croient que mes romans sont des essais déguisés ou des mémoires gâtés par l'effort de fabulation. Qui a raison? Les critiques ou l'auteur?

Le saura-t-on jamais? Quelle pierre de touche détient-on? Attendons la postérité? (...)

Il faut beaucoup d'audace pour songer qu'on passera à la postérité. Cette audace, la nourrissent dans leurs coeurs bien des timides. Ceux qui ont eu un succès retentissant pensent que ce succès continuera. Ceux qui en ont eu moins se rassurent en pensant à Stendhal ou à Baudelaire. Toutefois, ceux-ci de leur vivant étaient fort connus et respectés au moins d'une petite élite. Car il n'y a pas de génies méconnus.

Un écrivain est obligé de croire dans le fond de son coeur qu'il passera à la postérité, sinon l'encre se tarirait dans ses veines. Et, sauf chez les médiocres, cela est touchant. Nous sommes bien une centaine en ce moment à ne pouvoir arracher de notre coeur cette pensée séduisante comme tous les buts du courage. Il faut cet élan des appelés pour épauler les élus.

Je m'écrierais volontiers que je suis sûr que, par exemple, Montherlant passera à la postérité et que je n'y passerai pas. Mais j'avoue aussitôt après que je doute par moments d'être si certainement condamné."

Rassure-toi, Drieu, la question semble maintenant tranchée. On t'a ressorti de l'enfer! Gilles est à nouveau édité.

8.24.2007

Renaissance (où l'auteur reprend du service le coeur léger)

Et pour entamer ma propre "rentrée littéraire" alors que tout Saint-Germain-des-Prés frétille fébrilement du croupion autour des nombreux buzz de la collection Automne/Hiver 2007 (je vous en fouterai, moi, de la rentrée...), qui choit ces jours-ci avec fracas par piles démesurées sur les étals, je vous fais part, vendredi oblige, de cette juste réfléxion de Sainte Simone Weil sur le mal, trouvée dans La pesanteur et la grâce.

"Littérature et morale. Le mal imaginaire est romantique, varié, le mal réel morne, monotone, désertique, ennuyeux. Le bien imaginaire est ennuyeux; le bien réel est toujours nouveau, merveilleux, enivrant. Donc "la littérature d'imagination" est ou ennuyeuse ou immorale (ou un mélange des deux). Elle n'échappe à cette alternative qu'en passant, en quelque sorte, à force d'art, du côté de la réalité - ce que le génie seul peut faire."

Quant à la rentrée littéraire, elle attendra pour ma part quelques jours de plus.

8.11.2007

La pensée en retard du vendredi (où l'auteur constate effaré que les semaines sont plus rapides que lui)

Tout le monde n'a pas la chance d'être en vacances, et je dois reconnaître que mon implication en ces pages autant que ma ponctualité en pâtissent. Mais mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas? Je vous propose donc de méditer une très sage parole de Chamfort, cet auvergnat qui non content d'être un aphoriste de génie et l'auteur d'amères maximes s'illustra également par l'une des plus édifiantes et laborieuses "TS" avortées de l'histoire. Preuve supplémentaire que l'on peut être une flèche dans le domaine de l'esprit et le dernier des nigauds dans l'ordre du pratique : quelle idée saugrenue de vouloir attenter à sa vie quand on est l'un des Immortels!

"Un homme d'esprit est perdu s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie de son caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut aussi avoir son bâton."

Concis, martial presque, mais si juste.

8.03.2007

La pensée du vendredi (où l'auteur se lance dans le rubriquage hebdomadaire)

J'entame dans la joie et l'allégresse ce mois d'août 2007 avec une bonne résolution : instaurer ici une rubrique régulière de citations. Et je le fais sans plus tarder avec, en guise d'inauguration, une pensée littéraire lucide de l'immortel auteur de La littérature à l'estomac.

"Dans la chasse aux mots justes, les deux races : la race des oiseleurs et celle des traqueurs : Rimbaud et Mallarmé. Le pourcentage des seconds dans la réussite est toujours meilleur, leur rendement peut-être incomparable - mais ils ne rapportent pas de gibier vivant."

Julien Gracq, Lettrines (1967).

A mon grand dam, j'appartiens sans doute possible à la seconde catégorie...

7.11.2007

Définition diabolique (où l'auteur s'en remet au grand Ambrose illustré)

Ouvrant une page au hasard du délicieux Dictionnaire du Diable, comme il convient de faire avec tout dictionnaire, je tombe, entre mille autres, sur cette définition :

"Incube, n. : Représentant d'une race parfaitement malséante de démons; bien qu'elle ne soit probablement pas entièrement éteinte, elle est cependant considérée comme ayant désormais vécu ses plus belles nuits. Pour plus de détails sur les incubi et succubi, incluant les incubae et succubae, voir le Liber Demonorum de Protassus (Paris, 1328), qui contient un foule de savoureuses informations, qui n'ont pas leur place dans un dictionnaire destiné à servir de livre de textes dans les collèges.

Victor Hugo raconte que, dans les îles anglo-normandes, Satan lui-même - sans doute tenté plus que tout autre par la beauté des femmes - jouait quelquefois à l'incubus, pour l'alarme et la plus grande confusion des excellentes femmes qui souhaitent rester loyales envers les voeux du mariage, dans la mesure du possible. Une certaine dame demanda au prêtre de la paroisse de lui indiquer un moyen infaillible pour reconnaître dans l'obscurité l'intrépide intrus de l'époux légitime. Le saint homme lui dit qu'elle pouvait s'en rendre compte en cherchant les cornes sur le front; mais Hugo ne fait pas assaut de galanterie en émettant quelques doutes sur l'efficacité de la méthode."


Incube sortant du lit de deux jeunes filles (Johann Heinrich Füssli)

Au cas improbable où j'en aurais douté, voilà bien une nouvelle preuve du caractère taquin du Diable, maître d'oeuvre du hasard. Quant à l'anecdote rapportée, je ne sais pas si Satan était en villégiature à Guernesey mais la présence de ce vieux vicelard de Hugo devait déjà amplement suffire à faire pousser les cornes aux fronts maritaux. Nul besoin d'aller chercher beaucoup plus loin...

6.16.2007

Le combat du porteur de plume (où l'auteur confesse espoirs et faiblesses)

Hélas, je me retrouve trait pour trait dans ce passage désespérément lucide du Pro Domo de Cendrars à son Moravagine :

"(...) Tout me paraît facile.
Mais voilà.
Je dois surmonter la paresse qui est le fond de mon tempérament, l'indolence de mon caractère, cette tendance satanique à l'autocontradiction qui intervient toujours et me fait rater des tas de choses, qui me dédouble et me fait me moquer de moi-même à chaque occasion et à tout propos, qui me fourre dans de drôles de situation. Je dois aussi vaincre la peur, cet état de transe qui m'envahit et me paralyse à la veille de commencer un travail littéraire de longue haleine et qui va m'enfermer entre quatre murs, travaux forcés, vie de bagne durant de longs mois alors que les trains roulent, que les bateaux vont et viennent, et que je ne suis pas à bord, et que des hommes et des femmes se réveillent, et que je ne pourrais être là pour leur dire bonjour! Il faut vraiment avoir une réserve énorme de bonheur emmagasiné pour se mettre délibérément dans cette situation d'outlaw qui est celle de l'homme de lettres dans la société contemporaine, de bonheur, de calme, de santé, d'équilibre dans le caractère, de disponibilité et de bonne volonté." (31 juillet 1917)

A rapprocher aussi des réflexions désabusées qui ouvrent les magnifiques Grands cimetières sous la lune de Bernanos : "Le démon de mon coeur s'appelle - A quoi bon?". Démon si puissant qu'il paralysa la plume de ce grand catholique jusqu'à ses quarante ans... Ce démon, si je le connais!

Mais que dirait Cendrars s'il vivait à notre époque! Les artistes, ou du moins - ce terme étant désormais si galvaudé et gonflé de ronflante vanité - les hommes qui professent certaines velléités créatrices, de nos jours, ont la tâche encore plus ardue! Notre génération vit au coeur d'une telle société de l'avachissement, de l'abandon, qu'il lui faut parvenir, afin de pouvoir penser justement, vivre correctement et travailler sérieusement, avec une hygiène régulière, à redoubler d'efforts, se plier à une ascèse quasi-monacale et une rigueur d'autant plus implacable qu'elle jure dans le climat ambiant et qu'elle sera attaquée de toutes parts, pour cette raison même, par l'assourdissant et omniprésent bruit blanc de l'entertainment, du diabolique "titty-tainment".

Tel Saint-Antoine, l'artiste retiré en lui-même et en son oeuvre, installé dans une durée véritable et une passion languissante, subira sans cesse les assauts répétés de l'Ennemi, sera perpétuellement tenté par les démons de la modernité quî prêchent à grands cris, dans "le désert du réel", la consomption instantanée de tous les produits de l'univers étiquettable et l'assouvissement immédiat de toutes les entêtantes pulsions du désir commandé... Il doit alors impérativement se construire un fort mental, un for(t) intérieur digne de Vauban!

Saint-Antoine vu par Félicien Rops


J'imagine que c'est ce tiraillement même dont souffrirent, parmi d'autres, Sénèque et Pétrone dans la Rome des cataclysmes et des catacombes. Comme je les comprends! Car dans cette lutte infinie de l'individu contre la facilité et donc contre lui-même, dans ce dilemne permanent, je dois admettre que je ne suis pas en mesure de remporter de victoire satisfaisante : je ne peux encore résister aux tentations divertissantes et souvent stupides que m'offre mon monde. Je suis déchiré, Janus constant, un pied dans ma thébaïde intime, l'autre encore englué dans le gouffre insondable de la grande rave globale. Grand écart de conduite!

Et sans l'aide salutaire d'un surcroît de volonté ou d'une personne, terrestre ou céleste, qui sait si je pourrai jamais m'en sortir? Quoi qu'il en soit de mon sort, somme toute anecdotique, je parierais volontiers que ceux de ma génération seront peu nombreux à pouvoir passer ce cap difficile et tempêtueux pourtant nécessaire à la réalisation de l'être, à échapper aux mailles de ce grand filet nihiliste qui ne fait pas de quartier, à réchapper indemne de cet énorme et cruel holocauste d'âmes qu'accomplit chaque jour le règne de Mammon...

6.13.2007

Et de l'écoeurement vint Nihil (où l'auteur, accablé par l'ampleur inédite de la moutonnerie électorale, vomit ses compatriotes)

Un dimanche électoral comme un autre


Qui expliqua mieux que le grand Léon la tentation du nihilisme, laquelle ne peut qu'étreindre tout coeur épris de Justice lorsque triomphe avec le total assentiment de la foule, comme en ces jours obscurs, la plus idiote des tartufferies? Jugez plutôt (pour rendre ta lecture plus agréable - j'allais dire divertissante! - et te permettre de déguster tout ton saoul la prose bloyenne, je t'offre de bon coeur, ami e-lecteur, une mélopée adéquate).



"Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des journaux, il y aura, - en dépit de tous les bavardages ressassés et de toutes les exhortations salopes, - une gifle absolue sur la face de la Justice, et, - dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie future, - un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.
- Ah! Vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh bien! nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et ne pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent, en vous regardant, depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour et, - puisque la Justice est décidément absente, - ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.
Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous allons devenir silencieux...
Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge.

L.B., Cerbère du Royaume céleste


Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le feu, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.
Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons, peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux...

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite."
Léon Bloy, Le Désespéré (1886)

En moins de deux mois, la démocratie vient de prouver magistralement et, espérons-le, définitivement sa complète abjection et sa foncière inutilité à servir le peuple. Cette vaste fumisterie politique dont s'enorgueillit benoîtement l'Occident ne peut qu'être au service des plus obséquieux, rusés et retors parmi nos médiocres hommes d'état, comme il fut déjà mille fois prouvé. Grâce soit rendue aux organes de propagande presse, chantres de la bonne parole, le peuple fait où on lui dit de faire, bien dans l'urne, avec des selles à la couleur prédéterminée, choix que chaque électeur, bon bougre, exécute scrupuleusement! Il est grand temps que cesse ce régime de molle tyrannie où le pouvoir est remis à quelqu'un par défaut, faute de mieux! Vite, un dictateur pour ce pays de décérébrés! La démocratie est morte, vive la démocratie!

5.23.2007

Dans le mille! (où l'auteur rend hommage à un vrai visionnaire)

Parmi les auteurs visionnaires français, la tradition veut que l'on pioche toujours le même exemple, Jules Verne, en poussant des cris d'admiration. Si ça n'est pas tout à fait faux, ça n'en est pas moins lassant. Car nombres d'auteurs, sur bien des plans autres que purement scientifique, furent au moins aussi visionnaires que le père du capitaine Némo. Jugez plutôt avec ce passage prophétique des Illusions perdues de Balzac, dont j'achève à peine la lecture. La scène met un groupe de porte-plumes parisiens aux prises avec l'ambassadeur qui est leur invité :

- Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit le diplomate allemand (...). Il y a un mot de Blutcher que vous êtes chargés de réaliser.
- Quel mot? dit Nathan.
- Quand Blutcher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit : Nous allons donc brûler Paris! - Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de
ça! répondit Blutcher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un vieux diplomate.



Quoi de plus juste? Je ne sais si le mot prêté à Blutcher est exact, mais ce que Balzac fait dire à son personnage est d'une implacable lucidité. De nos jours, certes, tous les pays sont dotés de leur propre presse, et dans bien des cas elles sont plus abjectes encore que la nôtre. Mais la presse française restera toujours une des plus maléfiques, par ce simple fait qu'elle se gargarisera toujours, quelle que soit sa nature, d'être la voix officielle de la liberté d'expression, l'étendard fièrement brandi des droits de l'homme et du citoyen, la tradition républicaine incarnée. Or qu'est devenue la presse française? Qu'a-t-elle fait, ces dernières décennies, cette insolente fille de la Révolution? En dehors de quelques salutaires fanzines ou éphémères journaux et magazines alternatifs, vite étouffés ou vite rachetés, la presse française est morte avec la 3ème république. Bien sûr, elle n'était ni plus libre ni plus innocente à cette époque, mais du moins lui restait-il encore une once de vergogne, qui permît quelques fois de laisser s'exprimer dignement l'intelligence et la liberté. Mais depuis Vichy, elle n'est plus qu'un pitoyable commensale, mangeant à tous les râteliers et criant d'autant plus fort sa nature de phare de la civilisation qu'elle se sait déshumanisée, enchaînée, souillée et vendue à toutes les bassesses. Qu'a réalisé la presse de ce pays depuis plus de soixante ans? Qui a-t-elle servi?

D'abord ce fut ceci :



Puis, dans un autre registre, pas moins collabo, ce fut ça :



Et enfin, grâce lui soit rendue, elle nous a offert ceci :



Elle a beaucoup servi, comme on dit aussi de certaines filles de joie, mais certainement pas les citoyens qu'elle prétendait instruire. Dans ce désastre, tous les organes historiques de presse sont peu ou prou impliqués, mais il n'y a guère d'exemple aussi frappant, édifiant et pathétique de la nature corruptrice de la presse que celui de Libération, quotidien fondé courageusement sur les bases les plus utopistes, mais ayant perdu au fil des ans toujours plus de lecteurs à chaque retournement de veste, s'étant caricaturé jusqu'au ridicule et ne survivant désormais que sous perfusion du Grand Capital pour mieux cracher dans la soupe libérale, en bon rebelle subventionné, au lieu de crever de la sale mort qu'il mérite pour s'être ainsi vendu en se moquant du peuple qu'il devait informer! Triste symbole d'une corporation imbue de sa propre grandeur mais toujours moins honorable.

La girouette germano-pratine, une espèce en voie d'extinction protégée par la WWF


Dans le roman de Balzac, un des plumitifs de la tablée conclut de cette manière après d'âpres échanges le débat engagé par le diplomate :

Le Journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour tous les partis; de moyen, il s'est fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. (...) Un journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. (...) le mal sera fait sans que personne en soit coupable (...). Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime, que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n'engagent personne.

Sentence d'autant plus horrible qu'elle est vraie, non seulement de la presse, mais aussi de ce que celle-ci a fait du suffrage universel... Quand donc ce cauchemar prendra-t-il fin? Assez vite, il faut l'espérer, tant se multiplient partout les signes avant-coureurs du grand chambardement. Les hommes n'auront bientôt plus besoin de cette caste de sycophantes qui se nomment journalistes: une autre structure va naître, qui entraînera pour toujours cette engeance turpide dans les oubliettes de l'Histoire. Entre-temps, le Journal aura amené au bord du gouffre l'une des nations parmi les plus spirituelles et les plus libres qui furent jamais. Balzac avait tapé dans le mille : chapeau l'artiste!

5.10.2007

De la critique (où l'auteur cite encore sans vergogne)

Pour rebondir sur le trop sympathique commentaire de Guard of Headlight, voilà un magnifique extrait du tordant Traité du style d'Aragon, écrit en 1928, à l'époque de sa fougueuse jeunesse, lorsqu'il n'avait pas encore cédé au sectarisme stalinien et au sentimentalisme trioletien (sic?). Eblouissant d'insolente facilité! A faire lire de force à tous les plumitifs mollassons et parvenus de la presse littéraire contemporaine...

"On sait que nous n'avons guère de raisons, la critique et moi, d'être extrêmement tendres l'un envers l'autre, ou réciproquement. Ceci me met à l'abri des soupçons prêts à fondre du sourcil du lecteur comme les milans, à l'heure où le pâtre étonné par le soir relâche un peu sa surveillance et songe aux caresses de l'ombre, sur les troupeaux - sur moi. Je ne m'abaisserai pas jusqu'à discuter avec le voyou qui, sans égard pour les nuits de scrupules, les transes du jugement, les sanglots, les alternatives, les dilemnes, les déchirements cornéliens du critique, prétendit dans une phrase insolemment balancée que si d'une part le travail de cet honorable magistrat de la renommée était facile, d'autre part et par contre l'art, que dans sa simplicité ce faiseur de proverbes croit pouvoir opposer à la critique, alors qu'elle est comme vous et moi un art, et que partant le syllogisme ainsi amorcé, quelle qu'en soit la conclusion, est faux, car le sujet de la seconde prémisse est un genre de l'espèce sujet de la première, et tout se révolte en nous si l'on nous présente d'une façon logique dans la conclusion un prédicat lié par la négative au sujet de la seconde prémisse qui l'est par l'affirmative avec celui de la première - était difficile. Prononcez à brûle-pourpoint la proposition: l'art est difficile, au moment où vous passez devant un miroir. D'abord vous hocherez la tête, ensuite vous rirez. C'était fatal. Il y a dans les phrases qui présentent un vice de construction je ne sais quel élément qui agit sur la rate humaine, car pour la rate des chiens il ne semble pas qu'elle ait le sens de l'humour verbal. Dire que l'art est difficile, suppose chez l'auteur de la phrase l'ignorance totale des mots dont il se sert. Qu'est-ce qui est difficile? Un chemin, un client, un problème. Puis-je m'exprimer ainsi: le ciel est difficile...? Oui, si je consens à mettre une majuscule au firmament, ce qui est un moyen de le personnaliser. Car difficile est une épithète qui ne peut se joindre qu'au défini. C'est pourquoi l'art n'est pas difficile. Il n'est pas facile non plus. Mais difficile et art ne peuvent être réduits au commun diviseur du verbe être. On voit par l'exemple qui précère quel labeur surhumain est celui de l'homme qui armé d'une lanterne s'avance au milieu des livres pour y dépister les baraliptons. La critique, c'est le bagne à perpétuité. Pas de repos pour un critique. Et un nom comme un cri de perroquet.

Cependant il faut reconnaître que ces pauvres gens alourdis par le poids des chaînes de montres, ne font pas toujours le nécessaire pour maintenir leur rang d'archanges foudroyés. Le mal que ces Maudits ont pour mission de répandre dans les coeurs sans méfiance loin d'être assis comme il devrait sur leurs fronts ténébreux, splendide, déployant ses grandes ailes noires, se dissimule parfois dans un petit ruban violet à leur boutonnière. Ils manquent d'allure, ils n'ont plus confiance en leur autorité. Ils ont écouté ce que les apôtres malintentionnés de l'Art, ce christ des temps modernes, vont partout déclamant contre eux. Ils rougissent d'être pris pour des pions. Ils n'osent plus dire ce qu'ils pensent, prêtres démoralisés d'un culte agonisant. Eh bien, qu'ils m'en croient, il est temps, il est grand temps de ressaisir les rênes flottantes de l'ascendant moral. Et c'est faisable. Mais il faut bannir toute honte. Reprenez l'habitude ancienne, quittez ce ton trop général. Etudiez la loupe à la main les textes qui vous sont soumis. Pesez les mots. Analysez les phrases. Développez séparément les images. N'hésitez pas à ricaner métaphoriquement. Revenez à la tradition scientifique des annotateurs d'autrefois. Marquez les vulgarités à l'encre rouge, et si vous en trouvez par chance, expliquez longuement, lourdement les beautés. Avec les marteaux de l'insistance laminez, laminez sans fin les propositions écrites de vos incompréhensibles contemporains. Ainsi vous retrouverez dans l'univers votre rôle grandiose, agents superbes de la destinée, qui toute sentimentalité pendue au vestiaire éternel travaillerez inlassablement à la mort et à l'usure de toute chose orgueilleuse et disproportionnée. (...)

Croyez-moi, abandonnez un procédé, poétique à coup sûr mais qui vous fait mal juger. Il est temps d'en revenir à l'étude approfondie des textes, à l'examen sérieux et appliqué des moyens de l'auteur, de son style. Ne craignez pas les maux de tête. D'abord ce serait montrer bien peu de courage. Ensuite les migraines, les douleurs lancinantes, les brusques éclairs aux tempes que vous ressentez parfois sont plutôt l'effet de la syphilis que du travail. Outre que vous ne soupçonnez pas les plaisirs, sans parler de la satisfaction de la tâche accomplie, qui vous attendent au fond de la coquille où se cache ahuri le pagure du solécisme à côté de la naine Equivoque. Je demande à ce que mes livres soient critiqués avec la dernière rigueur, par des gens qui s'y connaissent, et qui sachant la grammaire et la logique, chercheront sous le pas de mes virgules les poux de ma pensée dans la tête de mon style. Parfaitement. Chaque ligne peut servir de prétexte à une infinie quantité de notes en petits caractères. Chaque arrêt dans la phrase, et l'absence d'arrêt, les mots, les murmures, les soubresauts, les retours, l'exprimé comme l'inexprimable. Tout est matière à discussion. Qu'attend-on pour publier une bonne édition critique d'Anicet? Je rougis quand je songe qu'il n'existe aucun travail sérieux concernant mon Télémaque. A quoi pense donc l'éxégèse moderne? Petite paresseuse, va. Donnez lui du vin rouge. Elle ira désormais, brandissant une fourche, dépouillée des vains ornements d'Ophélie, le feu à ses larges narines, remuer à grands cris la paille merdeuse des métaphores."

Empathie (où l'auteur découvre qu'il n'est pas seul)

Passage à la fois pathétique, éclairant et ô combien rassurant du Journal de Jules Renard :



"Tu ne seras rien. Tu auras beau faire, tu ne seras rien. Tu comprends les meilleurs poètes, les prosateurs les plus profonds, mais quoiqu'ils disent que comprendre est égaler, tu ne leur seras comparable qu'en tant qu'un infime nain peut se comparer à des géants (...). Tu ne seras rien. Pleure, crie, prends ta tête à deux mains, espère, désespère, reprends la tâche, pousse la roche. Tu ne seras rien."

Trouvé dans Bartleby et compagnie, l'excellent essai d'Enrique Vila-Matas sur le découragement et le renoncement chez les écrivains.

4.14.2007

Héros et tombes

Dans ma grande bonté, j'ai décrété que j'allais sans attendre vous gratifer d'extraits conséquents d'une autre oeuvre qui m'est chère, celle d'Ernesto Sabato (et d'Ernst à Ernesto, il n'y a pas grand-chose).



Et plus particulièrement du roman le plus abouti et le plus ample de l'autre vieil aveugle argentin, à savoir Héros et tombes. Pour ceux qui ne connaitraient pas, il s'agit de l'histoire de Martin del Castillo, garçon un peu rêveur et perdu qui va voir sa vie bouleversée par sa rencontre avec l'étrange Alejandra, une jeune fille dont le destin semble être marqué par la folie de son père, Fernando Vidal, paranoïaque auteur d'un halluciné Rapport sur les aveugles. Héros et tombes forme le panneau central d'un incroyable triptyque romanesque dédié à Buenos Aires, commencé avec Le tunnel et achevé avec L'ange des ténèbres. Bref, j'arrête de faire mon Assouline, les phrases qui vont suivre seront sans doute plus convaincantes que tout mon blabla...

"Et il se dit aussi : est-il possible que tous les espoirs des hommes soient aussi grotesques? En effet, la nature humaine étant ce qu'elle est, nous plaçons tous nos espoirs dans des événements qui, s'ils avaient lieu, ne nous apporteraient que frustration et amertume; motif pour lequel les pessimistes se recrutent parmi les ex-optimistes, puisque, pour avoir une vision noire du monde, il faut d'abord avoir cru en lui et en ses possibilités. Finalement, il est encore plus curieux que les pessimistes, une fois déçus, ne sombrent pas dans un désespoir constant et systématique, mais semblent disposés, d'une certaine façon, à faire renaître à chaque instant leur espérance, même s'ils la dissimulent, par une sorte de pudeur métaphysique, sous leur masque noir d'ames universels."

"Et il se souvint que Bruno disait qu'il est terrible de voir un homme qui se croit complètement seul, qui en est sûr, car il y a alors en lui quelque chose de tragique, peut-être même de sacré, et en même temps d'horrible et de honteux. En effet nous portons toujours un masque, disait-il, un masque chaque fois différent, qui change à chaque rôle que nous assigne la vie, le masque du professeur, de l'amant, de l'intellectuel, du mari trompé, du héros, du frère affectueux. Mais quel masque mettons-nous ou gardons-nous quand nous sommes seuls, quand nous croyons que personne, absolument personne, ne nous observe, ne nous surveille, ne nous écoute, ne nous presse, ne nous implore, ne nous commande, ne nous attaque? Il se peut que le caractère sacré de cet instant soit dû à ce que l'homme se trouve face à face avec la Divinité, ou du moins avec son implacable conscience. Peut-être que personne ne pardonne jamais à celui qui a ainsi surpris l'essentielle nudité de son visage, la plus terrible et la plus essentielle des nudités car elle révèle l'âme toute entière."

"Il en va de même avec les mythes nationaux, qui sont également fabriqués pour décrire avec précision l'âme d'un pays. C'est ainsi que j'en arrivais à penser que la légende de Guillaume Tell décrivait fidèlement l'âme suisse : quand l'archer toucha la pomme de sa flèche, probablement le coeur même de la pomme, les Suisses perdirent leur seule chance historique de connaître une grande tragédie nationale. Mais que peut-on attendre de ce pays?Une race d'horlogers, dans le meilleur des cas."

"Si on alignait tous les salauds de la planète, quelle formidable armée on verrait et quels échantillons inattendus! (...) Quel armée, bon Dieu! Avancez, fils de putes! Pas question de s'arrêter en route pour pleurnicher, maintenant que vous allez voir ce que je vous ai préparé!
Salauds, à droite, droite!
Quel merveilleux spectacle, ô combien édifiant!
Chaque soldat sera nourri de sa propre saloperie, convertie en excrément réel (non métaphorique), sans aucune considération, sans piston. Pas question que le fiston de Monsieur le Ministre mange son pain dur au lieu de son caca personnel. Oui, monsieur, ou on fait les choses comme il faut, ou on ne les fait pas. Qu'il bouffe sa merde. Encore mieux, qu'il bouffe toute sa merde. Il ferait beau voir que nous admettions qu'il en prenne seulement une quantité symbolique. Pas de symboles! Chacun doit bouffer toute sa saloperie, ni plus ni moins. C'est juste et ça se comprend (...). A chacun sa part de merde ou rien du tout. Inutile de compter sur moi, du moins pour des petites combines de ce genre."

3.26.2007

Grosse flemme (où l'auteur inaugure courageusement une nouvelle rubrique)

Ah oui, vraiment là, lundi oblige j'ai pas du tout envie de faire fonctionner mes petites cellules grises pour pondre quoi que ce soit! Je vais donc me contenter de jouer les passeurs, faisant fi de toutes les lois sur le copyright (wesh, chuis un outlaw!), et ouvrir cette rubrique de citations avec quelles pensées définitives du Maître Anarque, le grand Ernst Jünger.




- sur la peur qu'inspire la lucidité : "La vision anticipée de la catastrophe est plus effrayante que les terreurs réelles du monde en feu. Cette audace n'est donnée qu'aux esprits les plus hardis, les plus robustes, ceux qui sont à la mesure des dimensions de l'événement, sinon de son poids. Succomber de la sorte, tel fut le destin de Nietzsche, qu'il est de bon ton, aujourd'hui, de lapider. Le tremblement de terre passé, on s'en prend aux sismographes. On ne peut pourtant pas faire expier les typhons aux baromètres, si l'on tient à se distinguer des primitifs."
Jardins et routes, 1939-1940.

- sur les "artistes engagés" : "Les borgnes se présentent de prime abord en leur qualité de demi-hommes. Sont "de droite" ou "de gauche". Et sondent aussi leurs partenaires, pour savoir s'il est de la même demi-humanité qu'eux : c'est alors seulement qu'ils se sentent bien en sa compagnie. Quant à l'oeuvre d'art, ils n'en perçoivent pas l'ensemble, mais les défauts, se font connaître non en tant qu'individus, mais en tant que cliques vouées aux acclamations réciproques. Quand le système change, aiment à se recommander au nouveau maître en qualité de sycophantes ou de laquais. Faibles, quant à l'art, mais forts quant aux magouilles à prétexte esthétique."
L'auteur et l'écriture.

- sur les différents nihilismes : "En voyant certains extrémistes, on a l'impression qu'ils sont étrangers aux réalités, quelles qu'elles soient - et, bien entendu, en première ligne, à celle du père. Si leurs idées avaient fait fureur trente ans plus tôt, les pères eussent déjà été liquidés, en sacrifice à ces idées, et, par conséquent, leurs fils n'existeraient pas - c'est de ce soupçon que provient le sentiment, en de telles rencontres, de parler à des zéros."
L'auteur et l'écriture, toujours.

- sur les censeurs moralistes et autres chercheurs de poux idéologiques* : "On les voit chercher l'inhumain, avec des lanternes. Ce qui les éclaire, c'est la phosphorescence de leur nature caïnite."
Idem.

Ce sera tout pour aujourd'hui, mais c'est déjà bien assez : "Food for thoughts", comme on dit là-bas.

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* : Comme le ridicule universitaire Michel Vanoosthuyse, minable procureur d'un procès en fascisme contre le plus libre des écrivains et qui n'est au fond rien d'autre qu'un pitre de plus à n'avoir rien compris à la pensée de Jünger. A croire qu'on offre des chaires même aux plus profonds déficients mentaux, dans l'université française!

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