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9.20.2007

Useful idiots (comme quoi l'on constate hilare la justesse infaillible d'une assertion antérieure)

Tudieu! La littéraire française n'est pas au bout de ses surprises, et ceux qui à l'instar de votre Anarque le plus dévoué jettent régulièrement sur sa dépouille agonisante un oeil scrutateur et inquiet ne le sont pas plus! La dernière en date, tout compte fait très prévisible, m'a été dévoilée par un billet sarcastique de Claro (cf. mon Interlude pour les amnésiques). Je vous la livre telle quelle : dans notre paysage culturel quasi-moribond, un nouveau groupe d'écrivains français, que dis-je! un nouveau mouvement littéraire est né! Avec manifeste à l'appui et tout le décorum! Enfin... pour l'instant, ces humbles Artistes tout nimbés de génie n'ont pas daigné aller plus loin que le terme "collectif", mais on sent que le coeur y est! La preuve, ils ont même une photo officielle! Sans plus tarder, je la dévoile à tes yeux fébriles, impatient lecteur.




Ils sont dix, mais ils ont la gniaque pour cent - as-tu noté, ami lecteur, l'implacable, l'impressionnante détermination se dégageant du regard de celui qui trône nonchalamment au centre de cette digne assemblée? -, ils sont jeunes, ils sont "black-blanc-beur" et ils ont nom solennel : collectif "Qui fait la France". Tout un programme!... que les Inrockuptibles, inlassables mécènes des talents les plus (com)prometteurs de l'Hexagone, ont paraît-il exposé en leurs pages. Pensez donc! Passer à côté d'une pareille occasion! Rater les derniers poulains de l'incontournable scène littéraire française! Ce serait vraiment déroger à leurs plus intègres préceptes. Ledit manifeste peut cependant être lu, merci Internet, sans passer par cet impayable torchon, ici même. Et quelle gueule de manifeste! Ebouriffant! Quel souffle, quelle audace! Un vent de fraîcheur balaie les lettres de France... Et dire qu'il fut un temps, pas si éloigné, où le dernier vrai groupe littéraire français pouvait naître avec un faire-part comme ça! Mais qui chantera la force des manifestes du temps jadis? Laudator temporis acti, c'est mon péché mignon...

C'est tellement bouffon qu'on peine à croire que quelqu'un ait pu lire ça sérieusement, et plus encore le publier sans s'esclaffer. Mais tout le monde n'a pas l'inoxydable sérieux des Inrocks. Ainsi, il s'est trouvé certains mauvais esprits, outre Claro, pour se gausser de manière peu charitable de ce charabia collégial un rien compassé. Impardonnable trahison, il s'en est même trouvé dans un hebdomadaire pourtant ami de la clique à Bourmeau! Fabrice Pliskin, dont j'avais déjà vanté les mérites en ces cahiers, a ainsi commis dans les pages du Nouvel Observateur, ô fourberie, l'irrémissible crime d'étriller un peu ces jeunes fanfarons, oh, bien gentiment, pourtant, du bout de la plume, à peine... C'en était déjà trop pour ces messieurs, qui ont jugé bon de répondre tout de go à l'outrecuidant confrère. Les guerres ne naissent pas autrement! Une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes? Malheureusement, je crains que personne n'ait les épaules, d'un côté comme de l'autre, pour endosser d'aussi poussiéreux costumes. Toujours est-il que le Nouvel Observateur, repentant, a retiré le texte de Pliskin de sa version en ligne et qu'il faut donc recourir à une copie scannée pour le consulter. Amour de l'inconséquence ou nostalgie du samizdat? Les voies du rédac' chef sont impénétrables...

Mais revenons au concret : ces jeunes néo-naturalistes enragés, auteurs à vingt mains (diable!) d'un recueil de nouvelles paru chez Stock, sorte de Soirées de Médan wesh-style, ont le bonheur de compter dans leurs rangs la déjà fameuse Faïza Guène et le piteux Jean-Eric Boulin. Tous deux n'en sont pourtant pas à leur coup d'essai! Dangereux récidivistes! Boulin avait accouché l'an dernier, sous les hourrahs de la Presse, d'une petite charge très convenue, Supplément au roman national (Stock toujours), sorte de pamphletcule dérisoire et maladroit. Quant à Faïza Guène, inoubliable auteur de Kiffe kiffe demain, elle avait pourtant déjà été rappelée à l'ordre de manière très judicieuse par ce taquin de François Taillandier dans un billet publié par l'Humanité, alors même que toutes les bonnes âmes n'en finissaient plus de s'esbaudir devant cet audacieux "roman". Mais la fière demoiselle n'a de leçon à recevoir de personne! Autant dire que j'attends avec une impatience non feinte les oeuvres enfantées par un tel collectif, qui semble avoir confondu un peu vite le sacerdoce de l'art avec le catéchisme sociétal... Pour le moment, ça n'a pas l'air brillant, mais hé! je ne demande qu'à me tromper. Peut-être se trouve-t-il dans cet folle équipée un espoir inattendu qui fera mentir mes précédents propos sur la stérilité de l'association écriture & politique!

En attendant ce jour, c'est bibi qui se retrouve bien emmerdé! Moi qui voulais acquérir le troisième volet de La Grande Intrigue de Taillandier, justement, et le Cendrillon de Reinhardt, pourtant publiés eux aussi chez Stock! Amère injustice! Devoir engraisser ceux-là même qui ont pu encourager une telle pantalonnade! A n'en pas douter, les voies de l'édition sont elles aussi obscures aux profanes... A moins que l'on en vienne à penser qu'un grand éditeur n'a pas de politique cohérente? Ah, pardon, on appelle ça "ouverture d'esprit"? Autre temps, autres termes... Non, la vraie question, ce serait : et mon porte-monnaie, il a une éthique, lui? Désolé, bonnes gens, je n'ai pas de réponse à cette angoissante énigme.

7.10.2007

Comment l'on fait cravacher un artiste (où l'auteur expose au monde émerveillé son inédite méthode d'élevage)

Nous vivons dans un monde étonnant d'absurdité. Constat d'autant plus banal que nous avons chaque jour au moins une nouvelle et tangible occasion d'en vérifier la véracité. Pourtant, on a beau être prévenus plutôt deux fois qu'une, déjà convaincus de la vanité de toute indignation face à ce déplorable état de la res publica, il est des choses qui peuvent encore nous laisser pantois, incrédules et passablement irrités. Ainsi, quand on y pense, du sort fait aux artistes de tous poils, et particulièrement de plume(s), dans le monde contemporain.

Qui, de nos jours, oserait remettre en cause la sacro-sainte figure icônique de l'Artiste, et l'utilité de son rôle dans la société des hommes? Et plus qu'ailleurs encore, qui oserait ici, en France, s'attaquer rageusement au mythe de l'Ecrivain, faire tomber cette poussièreuse statue de son impressionnant piédestal? Personne. Et quand bien même un inconscient s'y risquerait-il, une horde de libre-penseurs et de farouches démocrates férus d'humanisme se jetterait dans un bel élan sur lui, la bave aux lèvres et le couteau entre les dents, pour le baillonner et le ligoter bien serré. Or là est bien le problème. Je prétends qu'on a rien compris à la nature de l'artiste quand on prend sa défense. Je prétends qu'un artiste n'a nul besoin d'admirateurs, mais bien plutôt de critiques. De peu d'amis, mais d'une foule d'ennemis. Un artiste n'a pas besoin d'être dorloté, choyé, nourri, logé, blanchi et oint des plus tendres et poisseux compliments chaque jour que Dieu fait.

Bien sûr, tout homme a besoin de nourriture en quantité suffisante et d'un toit où abriter sa peine et, plus encore peut-être, de pouvoir se rassurer sur sa valeur par l'affection que lui renvoient ceux qu'il estime et qui l'estiment en retour. Mais au nom de quoi l'artiste, en dehors de ces banales nécessités que tous partagent, devrait-il être plus favorisé que le commun des mortels? Pourquoi diable vouloir à tout prix le préserver plus qu'aucun autre du monde contre lequel il doit sans cesse se cogner pour mieux le comprendre et en faire la substance de ses transmutations intimes? En voulant protéger, adorer et aider à tout prix du mieux qu'elle peut ses artistes, officiels ou non, comme autant de petits enfants irresponsables et fragiles, notre société débilitante ne les favorise pas, loin s'en faut, et les pousse moins encore à faire oeuvre, mais les étouffe littéralement, les tue à petit feu d'un trop encombrant, trop humiliant amour de mère poule.

Dostoïevski fut-il jamais meilleur romancier, plus inspiré et plus enragé, qu'après avoir subi injustement l'enfermement en Sibérie, et plus encore quand, dans son exil germanique, il fut écrasé sans pitié et jeté dans une noire misère par ses dettes de jeu, avec femme et enfants à nourrir? Léon Bloy ne devint-il pas le génial imprécateur mystique capable d'enfanter Le désespéré et L'exégèse des lieux communs précisément après avoir été rejeté par le milieu journalistique et toutes les côteries littéraires salonnardes aux yeux desquels il n'était qu'un monstre malséant? Isidore Ducasse aurait-il eu l'insolence inconcevable d'emprunter le terrible costume du comte de Lautréamont pour pouvoir cracher du haut de cette noblesse d'opérette ses chants vénéneux et lucifériens s'il ne s'était pas retrouvé isolé dans un Paris hostile, abandonné de tous et harcelé par le banquier qui, au nom du lointain père, prétendait pouvoir le priver de l'argent familial? Philip K. Dick aurait-il pu imaginer d'aussi folles échappatoires qu'Ubik ou Le dieu venu du Centaure s'il avait été laissé parfaitement en paix par les agents maccarthystes, sa femme névrosée ou le démon insatiable de l'amphétamine?

Bien sûr, ces exemples sont arbitraires et sans doute extrêmes; il n'est pas question ici d'entretenir le vieux mythe romantique de l'artiste maudit. Il n'y a pas de malédiction qui tienne, mais une simple vérité : tous les artistes doivent nécessairement se considérer comme des parias dans la société des hommes. De là seul peut leur venir la force incommensurable que réclame l'enfantement d'un univers, cela seul peut entretenir la foi toujours chancelante d'un sacerdoce ingrat et apparemment inutile. A quoi servirait donc une oeuvre authentiquement belle qui tomberait des nues de l'écrivain directement sur les étals dans un silence poli ou, pire encore, l'assentiment général et les hourrahs enthousiastes de la foule? Un véritable écrivain subissant pareil traitement écrirait-il encore longtemps? Ou plutôt : écrirait-il encore longtemps quelque chose qui vaille la peine d'être lue? Non, définitivement (n'étant pas ce soir d'humeur sadique, je ne multiplierais pas les exemples validant cette thèse, mais je te laisse le soin, lecteur, d'y pallier par toi-même: ils sont bien assez nombreux!).

Car sorti des faux motifs que sont la vanité, l'ambition et le désir de reconnaissance, et qui ne constituent que l'apanage des pathétiques "gens de lettres", la seule puissance qui pousse au cul un être humain se piquant d'écrire, c'est l'éclatant désir d'affirmer son individualité, son indivisible et inoxydable singularité parmi les hommes, la volonté toujours renouvelée d'hurler, dans tous les déserts si nécessaire, sa Vérité, fatalement subjective. Il n'y a que de cette lutte acharnée, cette friction continue entre l'idios kosmos d'un individu rendu solitaire et le koïnos kosmos du genre humain que peuvent naître les chefs d'oeuvre, gerbes d'étincelles nées d'une collision sans espoir.

En voulant intégrer à tout prix les créateurs dans le petit manège ronflant de la reconnaissance sociale, notre société prétendument humaniste, si avide de "Culture", n'a en vérité rien compris à l'Art. Toujours plus d'improbables prix pour bafouer récompenser les oeuvres! Toujours plus de prêts pour aider les "créatifs"! Toujours plus de subventions pour donner la becquée aux artistes, comme à de pauvres bébés manchots! Toujours plus d'imbéciles festivités pour honorer à qui mieux mieux la musique, la poésie et les beaux-arts! Et toujours moins d'oeuvres estimables à honorer d'applaudissements mérités... Mais au nom de quoi l'ordre temporel, prosaïque et ô combien méprisable du politique pourrait-il bien prétendre s'occuper d'art? Pour qui se prend elle, donc, cette société civile, pour fourrer son nez crasseux dans l'intemporalité inaccessible d'affaires si intimes? Qu'elle cesse donc d'offrir ses petits susucres condescendants à des créatures qui ne cherchent qu'à lui échapper toujours plus et qui la vomissent tous les matins.

Je prétends qu'on ne doit pas enjoindre les hommes à fêter sans cesse l'avènement de l'art, mais bien laisser en paix les artistes avec leur irrémédiable solitude. Mieux, je propose de remplacer les différentes fêtes patronales instituées dans le ridicule le plus compassé ces vingt dernières années par autant de journées de chasse organisée: le 21 juin, par exemple, chasse aux musiciens. Puis chasse aux peintres, chasse aux romanciers, aux poètes, et ainsi de suite. Vous verrez que le gibier va rapidement se raréfier! Finis, les artistes à la petite semaine, les pique-assiettes, les prétentieux, les escrocs! Ils se rendront à la première rafale de gros sel, ces simulateurs du génie! Mais bon dieu, les rares qui resteront, tiendront tête et cracheront de plus belle sur la meute en furie lancée à leur trousse, ceux-là seront les vrais. En voilà, une saine manière de trier le bon grain de l'ivraie!

A défaut d'une aussi audacieuse et radicale "politique culturelle", difficile à mettre en place, je pense qu'il serait plus que temps, du moins, pour la société de refaire son 1905 et d'en finir enfin avec une honteuse collusion qui n'arrange personne en proclamant désormais une totale laïcité vis-à-vis de cet autre domaine du sacré, l'Art. Séparation des régimes! Pas touche!

Ah! Si seulement...


6.22.2007

Pour la survie du Verbe (où l'auteur, une fois de plus, vous guide vers la sagesse)

Aujourd'hui, amis lecteurs, je vous encourage fortement à vous pencher sur le précieux petit essai de Christian Salmon intitulé Verbicide.

Paru d'abord aux éditions Climats (toujours incontournables) en 2002 puis, de façon plus surprenante, réédité et réactualisé par Actes Sud (les éditeurs seraient-ils mieux inspirés dans le Sud?) dans sa collection de poche Babel en avril dernier, cet ouvrage vite avalé pourra vous fournir (chose rare et précieuse) d'intéressantes pistes de réflexions sur la dangereuse dériliction du langage ainsi que l'appauvrissement et la pollution du régime fictionnel dans notre société "communicationnelle". En honnête disciple de Walter Benjamin, Hannah Arendt et Jean Baudrillard, Salmon porte un éclairage digne d'intérêt sur les récentes dérives post-11 septembre du monde occidental. Mais un court extrait valant bien mieux qu'un long discours lénifiant, je laisse parler l'auteur :

"Tout ce qui était non marchand et relevait de la vie privée est devenu marchandise... A la bourse de l'intime, on recycle tout : les fugues d'enfant, la sexualité des obèses, le syndrome des otages, le sevrage des tabagiques, le clonage des coléoptères, l'abus des aérosols... La Télévision a réponse à Tout. Pour toute demande. On peut s'adresser à ses Voyantes Maison. Ses Psychologues attitrés. Ses Intellectuels Engagés.

Au moment de l'affaire Dreyfus et du J'accuse de Zola, la presse écrite avait permis l'essor de l'Intelligentsia. Aujourd'hui la télévision a promu une nouvelle classe d'intellectuels : composée d'animateurs-producteurs, de journalistes, d'écrivains publicistes, d'experts en tout genre (médicaux, militaires, économistes, psychologues...). J'ai proposé de baptiser ces nouveaux intellectuels, que Marx qualifiait déjà de faiseurs de nuages, non plus l'Intelligentsia, mais l'Illusentsia.

Son rôle n'est évidemment plus d'analyser ou d'éclairer l'expérience qu'on s'emploie par ailleurs à faire disparaître mais d'occuper l'espace symbolique ainsi laissé vacant. Ce sont les mutants du mutisme! D'où un affairement de tous les instants peu propice au travail intellectuel mais conforme au bourdonnement incessant que produit l'univers des affaires et de la politique. C'est à l'affairement que l'on reconnaît les conseillers du prince ou les commis voyageurs.
(...)
Télé-intellectuels. Télé-engagés dans la télé-réalité. Ils sont les agents de surface du système médiatique."

Saurait-on mieux dire?

6.13.2007

Et de l'écoeurement vint Nihil (où l'auteur, accablé par l'ampleur inédite de la moutonnerie électorale, vomit ses compatriotes)

Un dimanche électoral comme un autre


Qui expliqua mieux que le grand Léon la tentation du nihilisme, laquelle ne peut qu'étreindre tout coeur épris de Justice lorsque triomphe avec le total assentiment de la foule, comme en ces jours obscurs, la plus idiote des tartufferies? Jugez plutôt (pour rendre ta lecture plus agréable - j'allais dire divertissante! - et te permettre de déguster tout ton saoul la prose bloyenne, je t'offre de bon coeur, ami e-lecteur, une mélopée adéquate).



"Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des journaux, il y aura, - en dépit de tous les bavardages ressassés et de toutes les exhortations salopes, - une gifle absolue sur la face de la Justice, et, - dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie future, - un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.
- Ah! Vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh bien! nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et ne pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent, en vous regardant, depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour et, - puisque la Justice est décidément absente, - ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.
Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous allons devenir silencieux...
Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge.

L.B., Cerbère du Royaume céleste


Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le feu, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.
Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons, peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux...

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite."
Léon Bloy, Le Désespéré (1886)

En moins de deux mois, la démocratie vient de prouver magistralement et, espérons-le, définitivement sa complète abjection et sa foncière inutilité à servir le peuple. Cette vaste fumisterie politique dont s'enorgueillit benoîtement l'Occident ne peut qu'être au service des plus obséquieux, rusés et retors parmi nos médiocres hommes d'état, comme il fut déjà mille fois prouvé. Grâce soit rendue aux organes de propagande presse, chantres de la bonne parole, le peuple fait où on lui dit de faire, bien dans l'urne, avec des selles à la couleur prédéterminée, choix que chaque électeur, bon bougre, exécute scrupuleusement! Il est grand temps que cesse ce régime de molle tyrannie où le pouvoir est remis à quelqu'un par défaut, faute de mieux! Vite, un dictateur pour ce pays de décérébrés! La démocratie est morte, vive la démocratie!

5.28.2007

We don't need no education (où l'auteur transmet la bonne parole)

Réaction *intelligente* d'un professeur à l'intiative démagogique de Nicolas Sarkozy instaurant la lecture obligatoire de la lettre d'adieu de Guy Môquet aux élèves de France. Réaction publiée par le Figaro mais trouvée sur le blog de paratext

Par Michel Ségal, Professeur de collège en ZEP

"Je suis enseignant de collège et je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves.

Je ne leur lirai pas parce qu'ils seraient bien incapables d'en comprendre le sens profond, et même d'en comprendre les mots qui la composent ; parce que notre école demande aux enfants de réinventer eux-mêmes les règles d'écriture ou de syntaxe. Je ne la lirai pas parce que depuis une trentaine d'années, l'école leur apprend le mépris du patrimoine et la méfiance du passé. Je ne la lirai pas parce que cette lettre me fait honte, honte de la maturité d'un adolescent il y a plus de soixante ans face à l'infantilisation construite par notre école de ceux du même âge aujourd'hui. Je ne la lirai pas parce que nos enfants ignorent les événements auxquels elle se réfère ; parce que notre école préfère par exemple demander à des enfants d'analyser des « documents » plutôt que de leur enseigner des dates et des événements. Je ne la lirai pas parce qu'il y a longtemps que l'école refuse de transmettre aucun modèle ; parce que notre école n'envisage plus les textes d'auteurs comme des exemples mais comme des thèmes d'entraînement à la critique. Je ne la lirai pas tout simplement parce que notre école a délibérément détruit l'autorité qui pourrait permettre une lecture et une écoute attentives.

Je ne la lirai pas parce que, même âgés de 16 ans, mes élèves ne sont que de petits enfants bien incapables d'appréhender son contenu et resteront sans doute ainsi toute leur vie : ainsi en a décidé notre école. Peut-être ne me croyez-vous pas car l'école que connaissent vos enfants ne ressemble en rien à celle que j'évoque ? En effet, j'ai peut-être oublié de vous préciser l'essentiel : je travaille dans une ZEP, c'est-à-dire là où peuvent être appliquées à la lettre et sans risque de plainte toutes les directives ministérielles, là où se préfigurent l'horreur et la misère du monde construit par notre école.

Non, Monsieur le Président, je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet tant que n'auront pas été engagées les réformes structurelles du ministère de l'Éducation nationale qui mettront fin à la démence toute puissante des instances coupables des mesures les plus destructrices de tout espoir de justice sociale, tant que n'auront pas été engagées les réformes pour que l'école cesse de conforter les enfants dans leur nature d'enfants, pour que l'école accepte enfin de remplir sa seule mission : instruire."

Message à faire circuler séance tenante, pour qu'enfin le constat que tous savent mais taisent devienne une audible et inévitable vérité. A rapprocher des témoignages et indignations salutaires de tant d'enseignants (le moustachu rigolo Brighelli n'est que le plus connu de tous). Rien ne vaut l'édifiant exemple de Laurent Lafforgue, médaille Fields 2002, membre de l'Académie des Sciences et professeur à l'IHES, pour prendre conscience du travail monumental à mener au sein de l'Ed.Nat. et réaliser à quel point ce nécessaire sursaut est entravé de toutes les façons possibles par la mafia pédagogiste qui parasite le système avec ses IUFM (surnom sybillin des Camps de Rééducation Professorale) et son parrain inamovible, le Pol Pot gentillet de l'école républicaine, l'ignominieux Philippe Meirieu. L'histoire de la démission de Lafforgue du HCE et ses textes sur l'école sont sans appel pour qui sait lire.

Nombreux sont aussi les écrivains français ayant enseigné au sein des collèges et lycées "difficiles" - euphémisme, quand tu nous tiens - à rendre compte, d'une manière ou d'une autre, de leur dégoût ou leur découragement. Richard Millet (dans Lauve le pur et Le sentiment de la langue) et Pierre Jourde (dans son terrible Festins secrets), deux de nos plus brillants stylistes, ne sont pas les moindres. Bien sûr, il y a toujours des idiots utiles, du type de l'arriviste François Bégaudeau, pour affirmer encore qu'enseigner en ZEP, c'est fantastique. Sa récompense suite à cet infâme mensonge intitulé Entre les murs ne s'est pas faite attendre, puisqu'outre nombre de distinctions littéraires en chocolat, il a désormais obtenu une place de chroniqueur radio (chez l'inénarrable Pascale Clarke) et télé (dans une émission de haute volée : la Matinale de Canal +, animée par Bruce Toussaint, ce puits de culture). La vérité ou la carrière, il faut savoir choisir. Avis aux hommes de bonne volonté...

5.25.2007

Message personnel à Mme Boutin et M. Hirsch (où l'auteur déroge à ses habitudes et s'engage à fond)

Puissent notre nouvelle ministre du logement et le haut commissaire aux solidarités nous entendre, et méditer cette modeste réflexion sur l'urbanisme! Oui, il y a des pistes de solutions concrètes pour sortir de "la crise". Osez, Mme Boutin!

5.10.2007

Aphorismes bis (où l'auteur, au mépris des menaces sarkozystes, fait dans la récidive)

L'amour : moyen de se faire confiance mutuellement pour pouvoir mieux échouer à deux.

Ce qui est vrai pour un homme est horriblement plus vrai pour un peuple. Pour l'un comme pour l'autre, la liberté ne peut pas se prendre, de gré ou de force; elle ne peut que s'apprendre.

Les idéaux bafouent souvent les règles élémentaires de la nature; ainsi de l'utopie politique, qui consiste à dire : "La déperdition d'énergie n'existe pas! Les morts restent chauds pour l'éternité!" C'est bien sûr faire fi de tout équilibre.

L'heure du bilan a sonné : bon gré mal gré nous sommes la génération des Balances où seront pesées les âmes inconséquentes de nos pères.

Au fond, le syndicaliste moderne est bien pire que le Bourgeois qu'il brocarde : il n'est qu'un wannabe bourgeois, donc le Bourgeois Aigri, ultime fusion horrifiante de la mesquinerie et du ressentiment!

4.27.2007

Aphorisme (où l'auteur s'essaie à un genre casse-gueule)

Pour en finir avec la ridicule pantomime démocratique qui nous les brise depuis quelques semaines et couper court à tout débat, je vous livre cette humble pensée :

Lorsque les dirigeants d'un peuple abandonnent toute volonté politique, la politique envahit irrémédiablement ce peuple délaissé. Principe des vases communicants et prémisse des grands cataclysmes.

3.13.2007

Manuels de survie II (où l'auteur tente de vous sauver les miches)

Y a des jours comme ça où il suffit d'ouvrir une petite page web pour voir sa journée foutue en l'air. Oui, ça m'est arrivé, braves gens, et je vous prie de croire que c'est tout à fait le genre d'expérience sympathique que je crève d'envie de partager avec vous! Allez, allez, laisse-toi tenter, clique donc ici, lecteur chéri! En lisant ça on se dit d'abord, en rigolant l'air goguenard, que Michel Drac nous la joue Cassandre mâtiné de Dantec. Mais j'ai beau être un gars bouffi d'espérance, quelque chose me dit que ses visions ne sont pas si catastrophistes qu'elles en ont l'air. Faites silence et tendez l'oreille, attentivement : n'entendez-vous pas monter une musique inquiétante, puant la poudre et le sang? Une mélodie familière, rouge et noire, quelque part entre la carmagnolle et les tambours de guerre...




L'entraînant prélude au sale siècle qui nous attend avait déjà des timbres lugubres lorsque CNN nous repassait en boucle les images de ces deux chandelles de fer, soufflées pour fêter en fanfare l'adieu au deuxième millénaire... Et ce n'était rien, absolument rien, en comparaison de ce qui nous attend d'ici quelques années! Non pas une "guerre de civilisations", là n'est pas le problème. Ce qui s'annonce, c'est la guerre absolue, la vraie guerre de tous contre tous, et avec toutes les armes possibles. Clausewitz, avec sa guerre totale, peut bien se brosser, ou aller prendre des cours de rattrapage en Tchétchénie ou au Darfour!

L'heure du chacun-pour-sa-gueule final arrive, et vous serez étonnés par ce que votre voisin pourrait être capable de faire pour vous survivre. On vous prépare un joli Koh Lanta urbain grandeur nature, où le beau mythe du "vivre ensemble" va en prendre un petit coup. Alors soyez prêts! Serrez les miches, creusez votre bunker et stockez des pois chiches! Enfin, éventuellement, mettez-vous à bouquiner tranquille, grenades et masque à gaz à portée de mains, quelques ouvrages qui risquent d'être en rupture de stock un de ces quatre matins : ceux de Chaliand, Maniquet et Nyerges seront sans doute dans le lot. Bien sûr, il y a aussi certains classiques qu'on ne présente plus!

Ne me dites pas merci, c'est tout naturel. Faites de beaux rêves, promis la prochaine fois j'arrête de vous faire peur et je parle de littérature. Mais n'oubliez pas une chose : les paranoïaques ont toujours raison.

3.08.2007

Manuels de survie (où l'auteur oeuvre pour les néo-luddites)

Jean Baudrillard n'est plus. Juste un an après la mort de Philippe Muray, la noble troupe des dissidents se clairesème encore... On dirait bien que le printemps ne leur réussit pas, aux "mécontemporains"! Heureusement, il reste quelques vivants dans le rang des libre-penseurs mal-pensants. Même s'il a fait voeu de silence et définitivement rangé sa plume, Jean-Claude Michéa n'est pas l'un des moindres!

Ce très humble professeur de philosophie de Montpellier resté dans l'ombre par choix, est un fervent disciple de George Orwell (bon romancier mais surtout essayiste de génie) et Christopher Lasch (Le seul et vrai Paradis, La culture du narcissisme) . C'est dire si sa philosophie politique radicale va à contre-courant de la doxa! Comme ses deux maîtres, Michéa prône le retour à un socialisme véritable ayant réhabilité le populisme et analyse avec une acuité sans merci toutes les conséquences malsaines de notre régime a-politique : l'économie libérale. Il n'est pas un auteur prolixe, loin s'en faut, mais chacun des opuscules qu'il a laissé échapper de son silence méditatif est une merveille de densité et de véhémence! Son credo : relayer la pensée de ses maîtres en l'éclairant de son style simple et concis et d'exemples concrets. Rien à dire : derrière le redoutable polémiste, on devine sans mal le pédagogue aguerri.

Alors que les Français se retrouvent démunis, en cette période électorale confuse, face aux choix politiques tous plus flous les uns que les autres qui leur sont offerts, et que nombreux sont ceux qui ne trouvant plus de repères politiques stables nulle part, ne savent pas encore à qui confier leur voix, les oeuvres de Jean-Claude Michéa s'apparentent à de véritables manuels de survie politique. Leur impitoyable grille d'analyse pourra offrir au citoyen indécis et curieux de nouvelles données pour bien comprendre et soupeser la portée de son vote dans le monde de 2007. A lire d'urgence donc :

- Impasse Adam Smith, Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche
- L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes
- Orwell, anarchiste tory

Maintenant vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas!

P.S. : pour vous faire une juste idée des opinions de Michéa, jetez un coup d'oeil à l'entretien qu'il donna en 1999 à la Gazette de Montpellier.

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